Commerce équitable - Crise de croissance - Article - brève - UFC Que Choisir

Diminuer la police Augmenter la police Imprimer

Brève

Commerce équitable

Crise de croissance

La huitième quinzaine du commerce équitable commence aujourd'hui et se prolonge jusqu'au 11 mai. Alors que les attentes des consommateurs n'ont jamais été aussi fortes en la matière, les ambiguïtés, les imprécisions, voire les récupérations du concept sont de plus en plus manifestes.

Confidentiel pendant deux décennies, le commerce équitable est aujourd'hui LE concept à la mode dans l'alimentaire, voire le textile. Les grandes surfaces et les multinationales s'y intéressent, prenant de court les acteurs historiques de la filière, qui n'ont jamais réussi à régler leurs différends internes : qui est équitable, qui ne l'est pas, que veut dire au juste « équitable » ? Le débat fait rage en permanence. « Que Choisir » avait consacré à ces questions un dossier complet en mars 2006. Le point sur ce qui a changé, ou non, depuis.


De quoi parle-t-on ?

Les grandes lignes paraissent claires. Il s'agit de rémunérer de façon juste les producteurs en leur assurant des revenus à peu près réguliers. Le commerce équitable est né de l'appel à la CNUCED (Conférence des Nations Unies sur le Commerce et le Développement) des pays en voie de développement sous le slogan « Trade not Aid ». Voilà les principes fondateurs d'un mouvement qui a pris son essor en Europe dans les années 1990. Ils sont certes gravés dans la pierre, mais autour du socle s'étend un vaste maquis conceptuel. Faut-il ou non travailler avec la grande distribution, quid du bio, doit-on se cantonner aux pays du Sud, quel cahier des charges, combien d'intermédiaires, quels contrôles, bref, qu'est-ce que le « commerce équitable » ? En France, la loi du 2 août 2005 pose que « le commerce équitable organise des échanges de biens et de services entre des pays développés et des producteurs désavantagés situés dans des pays en développement », afin d'établir « des relations durables ayant pour effet d'assurer le progrès économique et social de ces producteurs ». Point. Le texte a été critiqué par de nombreuses associations. Elles lui reprochent notamment d'exclure d'emblée les producteurs du Nord, et de réduire en définitive le commerce équitable aux pratiques d'un seul mouvement, le désormais célèbre Max Havelaar. De plus, ce texte de 2005 n'a jamais reçu de décret d'application !


Que reproche-t-on à Max Havelaar ?

Née aux Pays-Bas, cette association appose son prétendu label, alors qu'il s'agit d'une marque commerciale, sur des produits (café, cacao, jus de fruit, textiles...) sur la base de ses propres critères, sans aucune certification officielle étant donné qu'il n'en existe pas. Elle travaille avec les géants de la distribution et des grands groupes comme Accor ou McDonald's, ce qui lui vaut d'être sévèrement critiquée par des associations plus engagées, qui perçoivent l'équitable comme le ferment d'une transformation profonde des échanges économiques.


L'ambiance est souvent électrique entre les acteurs du commerce équitable ! L'Afnor (Association française de normalisation), mandatée pour élaborer une norme, a jeté l'éponge en 2006 après 3 ans de réunions houleuses entre professionnels. Entretemps, l'ambiance ne s'est guère apaisée, mais un nouvel acteur est monté en puissance : la grande distribution.


La grande distribution peut-elle être équitable ?

Selon la Plate-forme pour le commerce équitable (1), ce débat dure depuis les années 1990. Max Havelaar appose son logo sans complexe sur des produits de marque de distributeurs alors que Minga ou Artisans du Monde se refusent fermement à travailler avec la grande distribution. Créateur de l'entreprise Alter Eco, Tristan Lecomte travaille depuis longtemps avec eux, mais se dit néanmoins « préoccupé par la montée en puissance des marques de distributeurs ». Ces derniers sont fortement suspectés de vouloir récupérer un thème très tendance, tout en se souciant comme d'une guigne du sort des producteurs. Sur le fond, le dilemme est douloureux. Comment réhumaniser en profondeur les échanges commerciaux si l'on se détourne d'une filière traditionnellement sans états d'âme, mais qui accapare 95 % du commerce alimentaire de détail ?


Que pèse le commerce équitable ?

Sa part dans les échanges internationaux est anecdotique. En France, selon Julie Maisonhaute, coordinatrice de la Plateforme du commerce équitable, les produits répondant aux critères Max Havelaar représenteraient « 210 millions d'euros de chiffre d'affaires en 2007 », soit l'équivalent des ventes de deux gros supermarchés. Ce chiffre ne correspond qu'aux ventes de produits « logotisés » Max Havelaar, mais il en existe beaucoup d'autres ! Il est donc difficile voire impossible d'avancer des chiffres précis, faute de définition fiable du concept.


Où en est la Commission nationale du commerce équitable ?

En principe, cet organisme créé par une loi de 2005 devait aider un peu à sortir du flou. « Que Choisir » avait jugé son lancement décevant. Composée d'acteurs spécialisés dans l'équitable ou la distribution, la commission doit certifier des organismes certificateurs... En clair, elle accorde son agrément non à des produits, ni même à des producteurs, mais à des bureaux d'étude qui diront si, oui ou non, tel café ou tel chocolat peut être qualifié d'équitable.


Problème, la commission reste une créature de papier. Le décret d'application de la loi est paru seulement en mai 2007. Et en février dernier, le gouvernement a annoncé qu'il allait le refondre ! Peut-être a-t-il ménagé ses effets, en prévision de la quinzaine 2008 ?


A-t-on encore besoin du commerce équitable ?

Autre question d'actualité. Le mouvement est né d'une vague dévastatrice de libéralisation des marchés des matières premières, dans les années 1960. La levée des barrières douanières et la fin des aides ont eu un impact local désastreux sur des centaines de milliers de producteurs, les prix de vente chutant en dessous des prix de revient.


La situation a complètement changé ces deux dernières années. Les cours du cacao et ceux du café sont au plus haut depuis un quart de siècle, à 2 800 dollars la tonne (environ 1 900 euros), très au-dessus du seuil de rentabilité. Mais l'ensemble des acteurs de la filière parlent pour une fois d'une seule voix : ce n'est pas une raison pour baisser les bras. Les cours sont amenés à fluctuer brutalement, or il est crucial de garantir une certaine stabilité aux producteurs. De plus, quand les prix du marché passent au-dessus des prix garantis par les filières équitables, celles-ci s'alignent. Le producteur qui joue le jeu touche donc une bonification, même quand les cours sont à un niveau satisfaisant.


Erwan Seznec


(1) collectif de 37 institutions dont la mission est de défendre et promouvoir le commerce équitable en France, mettre en place des systèmes de garantie et promouvoir le commerce équitable auprès de cibles institutionnelles.

Voir aussi

Les Brèves disponibles

Exprimez-vous dans nos forums

Commerce équitable

Imprimer