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Santé Bien-être | Enquête

Médicaments

Prescrire en DCI

Médicaments DCI

Depuis un an, les médecins ont obligation de prescrire les médicaments en les nommant par leur molécule. Bien peu le font.

À l’issue d’une consultation chez le médecin, vous avez peut-être noté des changements sur l’ordonnance de médicaments qu’il vous a tendue. Des noms de médicaments bizarres, à rallonge, en lieu et place de vos produits habituels ? Pas de panique, c’est normal. Depuis un an, les professionnels de santé habilités à prescrire des médicaments doivent rédiger les ordonnances en dénomination commune internationale (DCI), c’est-à-dire en indiquant le nom de la molécule, son dosage et la forme. Le nom commercial peut être mentionné, mais il ne vient qu’en complément. Cette évolution est l’une des dispositions de la loi Bertrand, votée à la suite du scandale du Mediator.

 

Qu’est-ce que la DCI ?

La dénomination commune internationale correspond au(x) principe(s) actif(s) d’un médicament. C’est donc une désignation scientifique. Le paracétamol, la morphine sont des DCI. Une DCI peut se décliner sous plusieurs noms commerciaux, comme un camembert peut être vendu sous plusieurs marques différentes. Les DCI sont regroupées par familles pour marquer la similarité des mécanismes d’action, des effets indésirables et des contre-indications, et portent un signe de reconnaissance de cette appartenance dans leur appellation. Exemple : la terminaison « -zépam » caractérise les tranquillisants de la catégorie des benzodiazépines.

 

Ce qu’elle n’est pas

Il ne faut pas confondre DCI et médicament générique. Même s’il comporte souvent le nom de la molécule dans son nom, un générique est une déclinaison commerciale.

 

Les avantages

Elle est identique dans tous les pays

Les DCI sont conçues par l’Organisation mondiale de la santé (OMS). Une ordonnance en DCI peut donc être comprise dans n’importe quelle pharmacie, même au bout du monde. L’inverse n’est pas vrai : une prescription en nom commercial posera parfois des difficultés à l’étranger, car les noms donnés par les firmes pharmaceutiques peuvent varier considérablement d’un pays à l’autre. Au mieux, le pharmacien essaiera de vous conseiller à partir de vos symptômes ; au pire, il tentera de trouver une correspondance à partir du nom inscrit sur l’ordonnance. Mais le risque est grand qu’il vous propose un produit inadapté, voire nocif. La revue médicale indépendante Prescrire cite le cas d’un patient français sous Préviscan – un anticoagulant – ayant reçu à la place un vasodilatateur parce que ce dernier était commercialisé sous le nom Previscan en Argentine. Il a été victime d’un AVC (accident vasculaire cérébral).

Le risque de surdosage est limité

Il est courant qu’un même principe actif se décline sous plusieurs appellations commerciales, même quand le dosage et la forme sont identiques. Ainsi, en France, le paracétamol est vendu sous plusieurs dizaines de noms. La plupart du temps, la mention « paracétamol » apparaît sur la boîte, sous le nom. Mais cela ne saute pas aux yeux et nous avons même repéré un produit, Humex rhume, pour lequel « paracétamol » n’est indiqué ni sur le devant de la boîte, ni sur la plaquette (QC Santé n° 100) ! Il est nécessaire de retourner l’emballage pour lire la composition en lettres minuscules et constater que chaque gélule contient 500 mg de paracétamol. Cette relégation au second plan du principe actif est un véritable problème, car on court le risque de prendre plusieurs fois du paracétamol sans s’en rendre compte. Or, le surdosage de cette molécule a rapidement des conséquences délétères sur le foie.

Les professionnels s’y retrouvent plus facilement

D’abord parce que le nombre de DCI est bien plus restreint que la foule des noms commerciaux. Ensuite parce que la rédaction en DCI s’avère plus explicite. Elle permet de repérer facilement la famille du médicament : par exemple, les antibiotiques de la famille des pénicillines se terminent par « -cilline », ceux de la famille des céphalosporines commencent par « cef- », les antihypertenseurs bêtabloquants portent le suffixe « -olol », etc. Ces « segments » sont des marqueurs qui ont du sens, du point de vue médical.

Des patients avertis

La DCI familiarise les utilisateurs avec le traitement et son mode d’action. Elle participe à une forme d’éducation à l’usage du médicament.

 

Les limites

La Haute autorité de santé a publié une liste des exceptions à la prescription en DCI. Les contra­ceptifs oraux, dont les plaquettes comprennent parfois des pilules de dosage différent selon le moment du cycle, en font partie, de même que d’autres produits composés de plusieurs molécules, telles les vitamines. D’une manière générale, surtout en automédication, il est préférable d’éviter les produits « cocktails », qui multiplient les risques de doublons et d’interaction.

 

En pratique

L’obligation de prescrire en DCI est effective depuis le 1er janvier 2015. La loi ne prévoit pas de sanction directe si elle n’est pas respectée.

Notre enquête : 815 ordonnances analysées

 

Comment nous avons procédé

Quelques mois après l’entrée en vigueur de l’obligation de prescrire en DCI, nous avons collecté, avec nos associations locales, près de 815 ordonnances préalablement anonymisées (suppression du nom du patient et du médecin). Nous avons analysé leur contenu en tenant compte des exceptions à la prescription en DCI.

 

Seulement 27 % des lignes de prescription sont en DCI, dont 14 % en DCI complétée du nom commercial

Sur les 2 729 lignes de prescription, 73 % des médicaments sont prescrits sous leur nom de marque. Plus des deux tiers des lignes ne sont ainsi pas conformes à la réglementation en vigueur. Les médecins ont donc encore une grande marge de progression. Cependant, il faut noter des avancées par rapport aux années passées. Selon la Mutualité française, qui s’intéresse de longue date à la prescription en DCI, en 2002, seulement une ligne de prescription sur 100 se faisait en DCI. En 2006, on en comptait 10 %, et 14 % en 2014.

En 2015, notre chiffre de 27 % fait apparaître un saut important et récent, sans doute à mettre au crédit de la loi imposant l’obligation. Un sondage réalisé par le site vidal.fr (mars dernier), le confirme d’une certaine façon : près de la moitié des généralistes et un tiers des spécialistes ayant répondu au questionnaire ont modifié leurs habitudes depuis le 1er janvier 2015. Cela s’est surtout fait au profit d’une prescription en DCI accompagnée du nom de marque.

 

Moins d’une ordonnance sur cinq, soit 18 %, est entièrement rédigée en DCI ou en DCI et nom de marque.

A contrario, 57 % des ordonnances sont rédigées intégralement en nom de marque, sans aucune mention de DCI.

 

Les généralistes sont plus respectueux de la loi que les spécialistes

  • Lignes de prescription rédigées en DCI Généralistes : 30 %
  • Spécialistes : 15 %

 

Ordonnances ne comportant aucune DCI

  • Généralistes : 51 %
  • Spécialistes : 78 %

 

Ordonnances totalement rédigées en DCI

  • Généralistes : 20 %
  • Spécialistes : 10 %

En régions, plus la densité médicale est forte, moins on prescrit en DCI.

 

La part des prescriptions en DCI est plus importante lorsque les ordonnances sont imprimées.

Cela tend à montrer l’importance des logiciels d’aide à la prescription dans l’essor de la prescription en DCI (voir encadré).

Trois questions à Louis-Adrien Delarue médecin généraliste à Angoulême (16) (1)

 

Comment avez-vous intégré dans votre pratique l’obligation de prescrire en DCI ?

Louis-Adrien Delarue. Cela n’a rien changé à ma pratique quotidienne, car je suis convaincu de l’utilité de la prescription en dénomination commune internationale depuis mes études de médecine. J’ai passé le concours de l’internat en apprenant les DCI et je me suis installé dans un cabinet où mes associés prescrivent en DCI. D’ailleurs, nous ne recevons pas les commerciaux de l’industrie pharmaceutique. Pour faciliter notre travail, nous nous appuyons sur AlmaPro, un logiciel associatif élaboré par les médecins généralistes pour les médecins généralistes. Il est paramétré pour convertir les noms commerciaux en DCI. C’est très utile, par exemple quand nous voyons des patients qui sortent de l’hôpital ou de chez un médecin spécialiste avec une ordonnance ne comportant que des noms de marques. Sans logiciel, la conversion prendrait beaucoup de temps.

 

Comment vos patients réagissent-ils ?

L.-A. D. Nous expliquons les choses systématiquement, en insistant sur le fait que nous sommes avant tout des scientifiques. Partant, les noms commerciaux ne nous intéressent pas, ils n’ont pas de crédibilité à nos yeux. Nous faisons valoir l’idée que la DCI constitue un langage commun à tous les professionnels de santé, qui limite le risque d’interactions ou de doublons sur une ordonnance. Pour nous, une ordonnance en DCI est plus claire, on la comprend en un coup d’œil. Cet effort de pédagogie est bien perçu et nous n’avons pas de difficultés à nous faire entendre, d’autant plus que nous avons tous le même état d’esprit dans le cabinet. Nos patients réalisent que le nom commercial d’un médicament n’est rien de plus qu’une marque. Eux-mêmes en viennent à mieux comprendre les différentes familles de médicaments, à ne plus considérer le paracétamol comme un anti-inflammatoire, par exemple.

 

Avez-vous le sentiment que, autour de vous, la DCI devient une habitude ?

L.-A. D. Les jeunes médecins semblent plus sensibles à cette question ; je vois de plus en plus d’ordonnances en DCI pour les patients passés par les urgences de l’hôpital. Il arrive que le médecin change de pratique par le biais du pharmacien : comme beaucoup de génériques comportent la DCI dans leur nom, il suffit que le pharmacien ait fait une substitution en générique et que le médecin renouvelle ensuite cette transformation pour que la DCI passe dans la pratique. Par ailleurs, la DCI facilite le dialogue avec les externes et les internes qui viennent en stage au cabinet car, en cours, ils apprennent les médicaments par famille. Finalement, les médecins se rendent compte que la liste des médicaments essentiels à mémoriser est bien plus courte qu’il n’y paraît. La DCI est une simplification de langage tout aussi utile côté médecins que côté patients.

(1) Le Dr Louis-Adrien Delarue déclare être membre du Formindep (Association pour une formation et une information médicales indépendantes) et qu’il n’a pas de liens avec les entreprises du médicament.

Les médecins peu ­enthousiastes

 

« La prescription en DCI, j’y étais sensible quand je travaillais en cabinet libéral, explique Elisa M. (1), médecin généraliste, mais j’ai laissé tomber en arrivant à l’hôpital. En effet, au centre de planification où je travaille, nous utilisons encore des dossiers papier et nous n’avons pas de logiciel d’aide à la prescription. » Aux urgences hospitalières, Jenny Sobotka ne prend pas non plus la peine de prescrire en DCI. Cet effort lui semble vain : « Peu importe ce que j’inscris sur l’ordonnance, la pharmacie de l’hôpital n’a qu’une seule marque de paracétamol ou d’inhibiteurs de la pompe à protons, en raison des accords de fourniture passés avec les industriels. J’écris directement Doliprane ou Inexium, car c’est ce dont on dispose. Pour les ordonnances de sortie, la marge de manœuvre est plus grande, mais je reconnais que je fais au plus simple. Je marque ce que j’ai déjà l’habitude de donner, sachant que le pharmacien fera de toute façon la substitution avec un générique. » Car, pour beaucoup de prescripteurs, la DCI se confond avec la promotion des génériques. Les médecins libéraux ne font pas plus le distinguo que leurs confrères hospitaliers. Ainsi, Céline Palussière, allergologue, applique la loi de bonne grâce, d’autant que sa spécialité s’y prête, mais elle n’en saisit pas l’intérêt « dans la mesure où les pharmaciens font déjà la substitution ». François Birault, généraliste, justifie aussi ses réticences à prescrire en DCI par les aléas de la substitution en pharmacie, ­fustigeant « la variation des emballages ou leurs similitudes ». Comme d’autres, il pointe la difficulté à faire passer la prescription en DCI auprès de ses patients, « pauvres, parfois illettrés, maîtrisant mal la langue ou voyant mal faute de lunettes. Pour eux, Aspégic est plus simple à retenir qu’acide acétylsalicylique. » Il est vrai que la prescription en DCI nécessite de la pédagogie et du temps, un luxe rare chez les médecins.

(1) Les noms ont été changés.

L’aide précieuse des logiciels

 

Les médecins sont unanimes : les logiciels d’aide à la prescription (LAP) qui équipent leurs ordinateurs sont un appui technique précieux pour prescrire en DCI. Les LAP sont doublement certifiés. D’une part, les quatre banques de données de médicaments auxquelles ils sont adossés sont agréées selon un cahier des charges édité par la Haute autorité de santé (HAS) – en réalité, les éditeurs de logiciels n’utilisent que deux banques. Les logiciels eux-mêmes sont contrôlés selon un référentiel de la HAS. La prescription en DCI est un des critères à remplir. « Lors des tests, la conformité doit être totale », indique Marc Fumey, adjoint au chef du service évaluation et amélioration des pratiques. La certification des LAP vise à réduire le risque d’accidents liés aux médicaments et à faciliter le travail des prescripteurs.

Anne-Sophie Stamane (@asstamane) avec Isabelle Bourcier


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