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Pêche

Avis de gros temps sur le chalut profond

En l’espace de deux semaines, la bande dessinée de Pénélope Bagieu contre la pêche en eaux profondes a enflammé la blogosphère. Depuis, la pétition demandant son interdiction a connu un succès fulgurant. Face à la menace, la riposte des pêcheurs s’organise… Trop tard ?

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Extrait de la bande dessinée de Pénélope Bagieu.

À la veille du vote au Parlement européen sur le chalutage en eaux profondes, la bataille fait rage entre les défenseurs de la pêche hauturière et les ONG environnementalistes qui militent depuis des années pour la conservation des océans profonds. Fer de lance de ce combat, l’association Bloom vient de recevoir un soutien massif (et inattendu) du grand public grâce à une bande dessinée postée par Pénélope Bagieu sur son blog (1), le 19 novembre dernier. Sur un ton humoristique mais avec une efficacité redoutable, la dessinatrice y dresse un réquisitoire sans appel contre le chalutage profond, en s’appuyant sur les données diffusées par Bloom : « Et vous allez voir que ce n’est pas joli, joli », écrit-elle. Les bateaux y sont assimilés à des bulldozers qui décapent les fonds marins, sans discrimination : coraux, éponges, requins d’eaux profondes, etc., tout y passe ! « Si cette déforestation massive avait lieu à la surface, ce serait méga-spectaculaire (équivalente à la destruction de Paris en un jour et demi, par exemple) », commente Pénélope Bagieu, qui n’a pas peur des images fortes. Bref, une aberration écologique qui n’aurait même pas de justification sur le plan économique, car « malgré les millions d’euros d’aides publiques que perçoivent les navires industriels, tous sont déficitaires », affirme la dessinatrice. À commencer par la Scapêche (Société centrale des armements Mousquetaires à la pêche), filiale d’Intermarché. Premier armateur de France, la Scapêche est depuis des années le bouc émissaire des mouvements de défense des océans. À leurs yeux, elle a le tort d’être à la tête de 8 navires armés pour capturer des poissons d’eaux profondes, jusqu’à 1 200 m sous la surface, du côté du tombant du plateau continental, là où les fonds plongent vers les abysses, principalement au large de l’Écosse et de l’Irlande.

Qualifiée de « monstre des mers » par la BD, la Scapêche est pourtant un petit poisson comparé à l’armement néo-zélandais Sanford qui exploite le hoki, une espèce des grandes profondeurs (137 000 tonnes de poisson chaque année, contre 20 000 tonnes débarquées par la Scapêche). Il est vrai que les Néo-Zélandais ont tout de même obtenu l’écolabel pêche durable MSC ! Mais qu’importe. La démonstration coup de poing a porté ses fruits. En l’espace de 2 semaines, la bande dessinée a fait le tour de Facebook et la pétition de Bloom, l’association écologiste de Claire Nouvian, demandant l’interdiction de ce type de pêche a recueilli près de 700 000 signatures. À l’appui de ce raz-de-marée, Bloom cite un sondage BVA montrant que 71 % des Français souhaiteraient que le président François Hollande « soutienne la proposition européenne d’interdiction de la pêche profonde au chalut » (enquête BVA en ligne auprès d’un échantillon représentatif de 1 007 personnes du 15 au 18 novembre 2013). Par peur d’avoir une marée de retard, l’enseigne Casino, sentant le vent tourner, vient d’annoncer qu’elle ne commercialisera plus de poissons issus de la pêche profonde à partir du 1er janvier 2014. Une façon de tacler son vieux concurrent Intermarché, qui a longtemps basé sa communication sur sa flottille de chalutiers ! Dans la grande distribution, tous les coups sont permis…

3 000 fois plus destructeur que le pétrole ?

Là où le bât blesse, c’est que le procès a lieu exclusivement à charge et que tout droit à la parole est dénié à la défense ! Quoi qu’elle dise, elle est coupable et doit être condamnée. « Bien sûr, il y a des choses dans cette BD qui ne sont pas fausses, mais qui sont présentées de façon à manipuler l’opinion », remarque Alain Le Sann, secrétaire du collectif Pêche et Développement, une association qui s’est donné pour mission de défendre en priorité la pêche artisanale dans sa diversité et ne peut être suspectée d’être vendue aux intérêts de la pêche industrielle.

« Même si je ne doute pas que les ONG écologiques comme Bloom soient tout à fait sincères et honnêtes, quand Pénélope Bagieu affirme que le chalutage profond est 3 000 fois plus destructeur que le pétrole, il y a de quoi s’interroger, surtout quand on sait que ces pêcheries se trouvent exactement à l’endroit où se développe l’exploration pétrolière. Alors, de là à vouloir éliminer les témoins gênants de cette nouvelle exploitation des mers que sont les pêcheurs… » Curieux, en effet, d’autant que Bloom a le soutien financier de la fondation américaine Pew, qui bénéficie elle-même de donations de puissantes compagnies gazières et pétrolières (Sunuco et Oryx Energy).

« Personne n’ose vraiment répondre à Bloom, de peur d’avoir une mauvaise image, de passer pour quelqu’un qui n’a rien à faire de l’environnement », s’indigne Alain Le Sann, qui se dit « désespéré et révolté » par cette « manipulation de l’opinion et le mépris affiché des pêcheurs ».

Une pêche très encadrée

Plus que toute autre forme de pêche, le chalutage des grand fonds n’a pas bonne presse. À partir des années 1990, l’épuisement des stocks halieutiques du plateau continental, conséquence de la surpêche, a poussé les professionnels à aller toujours plus loin, à pêcher toujours plus profond. Avec les conséquences dramatiques que l’on sait : destruction d’écosystèmes fragiles (coraux, éponges géantes, etc.), prélèvements massifs d’espèces éminemment vulnérables car leur croissance est lente et leur taux de fécondité faible, absence de sélectivité des prises, etc. Des dégâts environnementaux dont les scientifiques ont encore du mal à mesurer la portée, les profondeurs des océans restant encore très largement inexplorées. « Il est impossible de parler de durabilité pour cette forme de pêche », affirme Philippe Cury, de l’Institut de recherche pour le développement (IRD). Pourtant, en 2003, l’Union européenne a mis en place des mesures très strictes d’encadrement de cette pêche : quotas (voire même interdiction de pêcher des espèces comme l’empereur et tous les requins profonds à partir de 2010), protection des aires de concentration de la lingue bleue, zones où la pêche profonde est interdite afin de protéger les coraux profonds, les grandes éponges, etc. Par ailleurs, les navires hauturiers font l’objet d’une surveillance permanente des autorités maritimes. Ils ont l’obligation de fournir des informations sur les ressources et les écosystèmes et doivent embarquer régulièrement des observateurs. « C’est la pêche la plus encadrée et la plus contrôlée par l’Union européenne », a déclaré Fabien Dulon, directeur général de la Scapêche, lors d’une journée intitulée « Vérité sur la pêche profonde », organisée le 21 novembre dans le port de Lorient, avec la participation de l’Ifremer. Pour Fabien Dulon, si « des exagérations et des erreurs ont été commises dans les années 1990 », ce n’est plus le cas aujourd’hui. Les diagnostics et les avis émis par la communauté scientifique internationale (CIEM) en 2012 sont d’ailleurs très encourageants. Ainsi, la durabilité de la pêche des trois espèces (grenadier, sabre et lingue bleue) représentant près des trois quarts des captures est aujourd’hui rétablie. Quant aux espèces capturées de manière accessoires, « la plupart le sont très occasionnellement et en très petites quantités », précise l’Ifremer dans un dossier sur les pêches profondes européennes, publié sur son site. Les captures cumulées de plus de 70 espèces représentent moins de 1 % du poids total des captures annuelles. Quant aux poissons rejetés, ils sont estimés à 20 % du total des captures. Un nombre encore beaucoup trop important, mais qui est équivalent, voire inférieur à celui des autres pêcheries. Reste la question délicate de l’impact des chaluts sur les sols. « Il existe, bien sûr, car le bourrelet du filet touche le sol, mais on ne saccage pas les fonds. Nous ne pêchons pas sur les récifs, mais seulement sur des sols sablo-vaseux, compatibles avec nos filets », affirme Fabien Dulon.

Poisson consommé en France : massivement issu de l’importation

Sur le plan économique, la Scapêche a réalisé en 2012 un chiffre d’affaires de 43 millions d’euros pour un résultat net d’exploitation de 1,4 million, loin du déficit annoncé par Bloom. De son côté, le Comité national des pêches qui représente l’ensemble des armements de la pêche française rappelle que le chalutage des grands fonds n’est pas pratiqué en France par les seuls navires hauturiers, mais aussi par ceux de la flotte artisanale. Car plus de 50 % des espèces dites d’eau profonde vivent au-dessus de 200 mètres de profondeur, et ce seraient donc environ 400 navires français, de Boulogne-sur-Mer à Bayonne, dont la survie serait menacée par de nouvelles interdictions.

Lorsque l’on sait qu’aujourd’hui, près de 80 % du poisson consommé en France est issu de l’importation, autant dire qu’une telle interdiction tirerait probablement un trait définitif sur la filière pêche française, et sur une histoire et une culture vieilles de plusieurs millénaires. Il ne s’agit pas de verser des larmes de crocodile sur le passé, mais l’on peut s’étonner de voir privilégier les filières d’aquaculture, en provenance d’Asie ou d’Amérique du Sud, dont le développement repose sur la destruction massive des poissons-fourrage (sardines, chinchards, maquereaux, etc.) qui seront transformés en farines pour les besoins des élevages. Un dommage pour la planète sans commune mesure avec les chalutiers de la Scapêche, mais qui semble ne pas émouvoir les militants de Bloom ! Ceux-ci préfèrent lancer des idées aussi peu réalistes que la reconversion des chalutiers en palangriers (utilisant des lignes d’hameçons reposant sur le fond), moins nocifs selon eux et « qui emploieraient six fois plus de personnels, assurant ainsi la pérennité de l’emploi (sic) ». C’est méconnaître à la fois la réalité écologique de la pêche (tous les poissons ne se pêchent pas à la ligne !) et le poids des charges salariales dans le bilan des entreprises.

L’inquiétude de la filière est donc réelle, même si les lobbies environnementaux ciblent pour l’instant leurs attaques sur le chalut profond et se déclarent favorables à d’autres engins comme la palangre. La plupart des professionnels estiment pourtant que le problème n’est pas là. « Ce n’est pas tel engin ou tel autre qui est condamnable en lui-même, mais plutôt l’intensité avec lequel il est utilisé dans une zone de pêche donnée », remarque Philippe Favrelière, ingénieur agricole, sur son blog « Regard sur la pêche et l’aquaculture ». « Par exemple : dans le cadre de la pêche à la langouste en zone Caraïbes, l’utilisation massive de casiers a des effets négatifs sur les récifs coralliens et elle contribue à la surpêche, pourtant les casiers (ou nasses) sont considérés comme des arts dormants, passifs et sélectifs. »

Hier, le filet maillant, aujourd’hui le chalut en eaux profondes, et pourquoi pas, demain, l’interdiction de tout chalutage (et de la drague à coquilles Saint-Jacques) ? se demandent les professionnels. Dans ces conditions, « que restera-t-il aux marins-pêcheurs à part la pêche à la ligne, ou plutôt la pêche à mains nues, j’oubliais les associations de bien-être animal pour lesquelles l’hameçon est considéré comme un engin de torture ! », ironise Philippe Favrelière.

Au Parlement européen de se prononcer

On n’en est pas encore là. La commission pêche du Parlement européen qui préconisait au départ l’interdiction pure et simple du chalutage profond a revu sa copie, sous la pression de la France et de l’Espagne, les deux principaux pays concernés. Un compromis avec les organisations professionnelles a été trouvé à Bruxelles, le 4 novembre dernier. Il sera présenté au Parlement demain. Il prévoit entre autres d’encadrer plus étroitement le chalutage des grands fonds, en protégeant les écosystèmes marins vulnérables, mais sans interdire ce mode de pêche. Une solution qui satisfait globalement les professionnels, mais laisse sur leur faim les lobbies écologistes.

Dans le détail, ce texte prévoit la création de deux types de zone : zones de pêche (délimitées selon les zones actuellement pêchées, avec donc un « gel de l’empreinte ») et zones de protection. Une étude cartographique réalisée dans l’année suivant l’adoption du texte permettra d’exclure des zones de pêche les éventuels écosystèmes marins vulnérables. Et une évaluation est prévue au bout de 4 ans, sur les espèces et sur les fonds, avec si besoin une révision de la réglementation.

Gageons que les ONG écologistes n’en resteront pas là, et que les débats du 10 décembre risquent d’être houleux, tant les passions sont exacerbées !

Le vote du Parlement européen du 10 décembre 2013

À l’issue d’un vote très serré, (342 voix contre 326, et 19 abstentions), mardi 10 décembre, le Parlement européen a repoussé la proposition d’interdiction de la pêche en eaux profondes formulée par la Commission européenne, tout en se prononçant pour un contrôle accru des licences de pêche en eaux profondes qui ne seraient plus accordées pour les zones définies scientifiquement comme fragiles. Les eurodéputés ont également introduit une clause de révision qui contraint la Commission à réévaluer, d’ici quatre ans, l’impact des engins spéciaux utilisés pour la pêche en eau profonde (en particulier les chaluts de fond ou les filets maillants de fond), avec la possibilité d’interdire alors les méthodes les plus destructrices. Prochaines étapes : la réunion du Conseil des ministres des pêches des États membres au cours de laquelle ces derniers devront définir leur position. Les eurodéputés essaieront ensuite de conclure un accord qui devra être approuvé par le Parlement en seconde lecture l’an prochain.

Florence Humbert


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