Le gouvernement s’apprête à plafonner le remboursement des lunettes. Les mutuelles dénoncent un système inadapté et trop contraignant.  

 

Annoncé depuis plusieurs mois, le décret définissant les plafonds de prise en charge des frais d’optique par les mutuelles ne devrait pas tarder à voir le jour. À partir du 1er janvier 2015, le remboursement des montures serait ramené à 100 €. Celui des verres devrait passer progressivement de 350 € en 2015 à 200 € en 2018 pour les verres simples et de 600 € à 400 € pour les verres complexes. Et les lunettes ne seraient plus remboursables qu’une fois tous les deux ans. Des dispositions qui s’appliqueront uniquement aux « contrats responsables » qui bénéficient d’une taxation réduite, et qui représentent plus de 90 % des contrats de complémentaire santé. Avec ces mesures autoritaires, le gouvernement entend mettre un coup d’arrêt à l’inflation des prix de l’optique. Selon une étude récente de l’institut d’études marketing GFK, les Français dépensent en moyenne et par an 50 % de plus pour leurs lunettes (75 €) que dans les grands pays européens (51 €). Leur prix élevé, en moyenne 290 € pour une paire équipée de verres unifocaux et près du double avec des verres progressifs (568 €), serait une des causes principales de renoncement aux soins. 2,3 millions de personnes déclarent ainsi ne pas porter de lunettes ou ne pas les renouveler en raison de leur coût.

La situation française s’explique par le fait que, face au désengagement de l’assurance maladie, les mutuelles ont fait de la prise en charge de l’optique un produit d’appel, en proposant des prises en charge généreuses à leurs adhérents, faussant ainsi le jeu de l’offre et de la demande. Les professionnels de la filière ont en effet tendance à caler leurs prix en fonction des taux de remboursement des mutuelles et du reste à charge supportable pour leurs clients. Reste qu’au final ce sont eux qui paient via leurs primes d’assurance. Parmi beaucoup d’autres, le système a comme énorme défaut de créer une inflation des prix et de laisser sur le carreau ceux qui ne bénéficient pas d’une bonne couverture santé : retraités, chômeurs, étudiants, etc. 

Plafonds beaucoup trop bas selon les mutuelles

Le plafonnement des remboursements va-t-il pour autant mettre un terme à cette situation et faire enfin baisser le coût des lunettes ? Rien n’est moins sûr. Certes, les opticiens vont sans doute revoir leurs tarifs à la baisse pour s’adapter au nouveau système. Et les consommateurs seront plus attentifs aux dépenses engagées dans la mesure où ils seront moins bien remboursés. Mais la qualité risque de baisser, préviennent les organismes complémentaires santé. « Les plafonds sont fixés beaucoup trop bas. On ne pourra plus couvrir les verres complexes à plus de 400 € pièce », déplore Marianne Binst, directrice générale de Santéclair, une plateforme qui met en place des réseaux de soins pour Allianz, MMA, et autres complémentaires santé. Les opticiens adhérents s’engagent à modérer leurs tarifs en contrepartie d’un flux régulier de clients. En contrepartie, ces derniers sont parfois remboursés intégralement de leur dépense (garantie « frais réels »). Pionnière en la matière, Santéclair a fait des émules : Kalivia (Malakoff-Médéric), Sévéane (Groupama/ProBTP), Optistya (MGEN)… Dans plusieurs avis, l’Autorité de la concurrence s’est prononcée en faveur de ces initiatives, jugées plutôt « pro-concurrentielles ». L’État ne semble pas en avoir tenu compte. « Nos garanties aux frais réels dans notre réseau vont disparaître. Ce sont pourtant les plus intéressantes pour les assurés car elles permettent d’accompagner tous les défauts de vision, même les plus rares. Ce sont aussi les plus avantageuses pour les entreprises puisqu’elles évitent les risques de dérapage des dépenses et donc l’augmentation des cotisations », regrette Marianne Binst, qui revendique une baisse des prix de 40 % chez ses opticiens partenaires. Les pouvoirs publics balaient ainsi d’un revers de la main des années d’efforts pour réguler les prix de façon très fine, par verre, par marque et par degré de correction. « Il y a un grand flou sur les définitions de "verres simples" et "verres complexes". Il est possible d'avoir des unifocaux assez complexes et des progressifs plutôt simples. Il faut aller bien plus loin, sinon le système sera très inéquitable », remarque Christophe Lafond, délégué national du groupe MGEN et responsable du conventionnement.

« L’État légifère là où on n’a plus besoin de lui. Il ferait mieux de s’occuper de l’orthodontie où les réseaux ne parviennent pas à négocier les tarifs. Alors qu’en optique notre savoir-faire a beaucoup progressé », poursuit Marianne Binst. Dans la pratique, de nombreux consommateurs risquent donc de se retrouver avec une augmentation importante de leurs restes à charge. Alors que l’impact de la nouvelle règlementation sur le montant des primes devrait rester minime, le poste optique ne représentant plus que 10 à 15 % de l’ensemble des cotisations santé.  

Les  consommateurs se retrouveront donc face à un dilemme : assurer eux-mêmes le financement des restes à charge ou bien souscrire une assurance sur-complémentaire qui sera surtaxée et leur coûtera très cher. Dans les deux cas, on sera bien loin d’une véritable politique sociale ! 

Florence Humbert