Optique sur Internet

Un pas en avant, deux en arrière ?

Publié le : 26/06/2011 

Les pouvoirs publics devraient prochainement encadrer la vente en ligne de lunettes et de verres de contact. Il n’est pas sûr que les consommateurs y soient gagnants.

 

La vente en ligne de lentilles et de lunettes correctrices fait partie des nombreuses exceptions françaises. Cette pratique, pourtant courante depuis de nombreuses années dans la plupart des pays européens et aux États-Unis, a été longtemps interdite dans l’Hexagone sous la pression du tout-puissant lobby des opticiens traditionnels, arguant de l’interdiction du colportage pour les produits d’optique. Et pour cause. Les faibles charges sur Internet permettent de casser les prix. Happyview.fr ou Direct Optic proposent des packs incluant monture et verres à partir de 39 €. Et il faut compter autour de 150 €  pour des verres progressifs haut de gamme, contre 600 € en moyenne chez les opticiens traditionnels.

Il aura donc fallu le rappel à l’ordre de Bruxelles pour « entrave à la vente en ligne de produits d’optique-lunetterie » pour que la ministre de la Santé, Roselyne Bachelot, déclare officiellement le 12 juin 2009 qu’elle ne s’opposait pas à la vente de lunettes et de lentilles sur le Web. À condition que les e-opticiens respectent les règles d’exercice de la profession, de conseil au patient et de sécurité. En clair, qu’ils disposent d’opticiens diplômés pour réaliser les commandes et pour répondre aux demandes des clients.

Aller plus loin

Aujourd’hui, les pouvoirs publics veulent aller plus loin. Officiellement pour se mettre en conformité avec la réglementation européenne, et surtout pour renforcer l’information et la protection des consommateurs. Le projet de loi du secrétaire d’État à la consommation, Frédéric Lefebvre, qui sera présenté le 28 juin à l’Assemblée nationale, devrait notamment encadrer le marché de l’optique sur Internet. Ainsi, le droit de rétractation applicable aux produits achetés à distance devrait être étendu aux dispositifs médicaux personnalisés et sur mesure, ce qui n’était pas le cas jusqu’ici. Concrètement, l’acheteur sur Internet bénéficiera d’un délai de 7 jours francs à compter de la réception des lunettes au cours duquel il pourra les retourner au vendeur afin d’obtenir un remboursement ou un échange. Une pratique que la plupart des sites s’imposent d’ores et déjà, certains allant même jusqu’à proposer le remboursement des lunettes dans un délai de 1 mois (ce que ne font jamais les opticiens traditionnels).

De son côté, le ministère de la Santé veut profiter de l’occasion pour renforcer les obligations des opticiens, traditionnels ou en ligne. De quoi semer le trouble dans les rangs des cyberopticiens, qui craignent que ces nouvelles mesures mettent en péril leur modèle économique.

On peut en effet s’interroger sur le bien-fondé des dispositions préconisées par le ministère. Par exemple, le conditionnement de la vente de lunettes à la présentation d’une ordonnance datant de moins de 3 ans (aujourd’hui, ce n’est obligatoire que pour les enfants de moins de 16 ans). En réalité, cette disposition ne devrait pas changer grand-chose, puisque l’ordonnance est exigée pour le remboursement des lunettes par l’Assurance maladie.

« Dans un souci de cohérence, et parce que le port de lentilles n’est pas anodin, nous réfléchissons aussi à la généralisation de l’ordonnance pour les lentilles, nous a précisé le service communication du ministère. Toutefois, cette obligation serait limitée au premier contact entre l’opticien et le client. » C’est la moindre des choses, compte tenu de la fréquence de l’achat de lentilles (tous les 3 mois en moyenne). Seul inconvénient pour le consommateur : une fois son dossier enregistré chez un opticien, il deviendra un peu plus compliqué d’en changer, à moins de recommencer l’opération avec le nouveau fournisseur.

Intention louable… sur le papier

Mais le principal point noir concerne la vente de « verres particuliers » (fortes corrections et verres multifocaux), pour lesquels le ministère souhaite « avant tout garantir que les patients, quel que soit le mode d’achat, bénéficient de l’ensemble des mesures nécessaires à la bonne adaptation de leurs verres et que ces mesures soient fiables ». Sur le papier, l’intention est louable. Choisir ses lunettes sur le Net n’a rien d’évident. Le plus souvent, l’essayage des montures est virtuel et le centrage des verres par rapport à l’œil est mesuré par le client lui-même (sauf s’il a conservé une ancienne facture où figurent ces données). « Mais en contrepartie de ces désagréments, il peut espérer économiser 300 ou 400 euros sur une paire de lunettes de qualité comparable à celles proposées dans le réseau traditionnel, remarque Marc Adamowicz, le président de Happyview.fr. Par ailleurs, rien ne prouve que les mesures réalisées en magasin soient toujours irréprochables. »

Consciente des limites de l’optique virtuelle, la Fédération de la vente à distance (Fevad) suggère elle-même d’exclure de la vente en ligne les verres au-delà d’une certaine puissance et de mettre en place un système d’échanges à distance avec le consommateur afin de satisfaire l’obligation d’information et de conseil prévu par le Code de la santé publique. Sans doute un pis aller car rien ne vaut le contact humain avec l’opticien. Mais il aurait pour conséquence un renchérissement des coûts qui ferait perdre aux cyberopticiens une grande partie de leur attrait concurrentiel.

Voilà qui devrait donner à réfléchir aux pouvoirs publics, surtout quand on sait que 3 millions de personnes en France n’ont pas accès aux lunettes de vue, notamment en raison du prix élevé des équipements proposés dans les points de vente physiques.

Florence Humbert