Peintures made in China

Elles envahissent Montmartre

Publié le : 15/05/2015 

Produits à la chaîne, les tableaux fabriqués en Chine sont désormais omniprésents dans les boutiques touristiques de la place du Tertre (quartier Montmartre à Paris). Vendues jusqu’à 300 €, ces pseudo-vues de Paris sont proposées par des grossistes en ligne pour moins de 15 €.

 

peinture chinoise
Tableau caractéristique de la production industrielle chinoise.

Fin avril, rue du Chevalier-de-la-Barre, Paris 18e. Devant les galeries de peinture, très nombreuses dans le quartier, des tables disparaissent sous des tableaux empilés en plein soleil, exposés à la vue des milliers de touristes qui visitent Montmartre chaque jour.

Un simple coup d’œil aux peintures de ces différentes boutiques permet de repérer d’étranges similitudes entre elles. Reviennent souvent des vues de Paris se voulant impressionnistes ou pointillistes, ou encore des tableaux en noir et blanc avec une tache de couleur vive, par exemple un arbre rouge.

Interrogé, le vendeur d’une boutique soutient que « toutes les œuvres sont faites localement. Les artistes vivent à Paris, ils nous apportent leurs tableaux ». Les toiles en question sont effectivement signées, mais de noms passe-partout comme Jean, Benoît, Aron ou… Linyong. Un Chinois de Paris ?

Plutôt un Chinois de Chine. En quasi-totalité, ces peintures « parisiennes » sont disponibles sur le site web alibaba.com. C’est une sorte d’eBay ou d’Amazon chinois, où des fournisseurs de toutes sortes proposent leurs offres à des prix défiant toute concurrence. Trois minutes suffisent pour trouver des peintures à l’huile vendues à l’unité, par centaines ou par milliers, pour moins de 15 € pièce. Les mêmes sont proposées à 300 € dans les ruelles qui entourent le Sacré-Cœur…

« Elles ne doivent pas valoir grand-chose pour être laissées ainsi en plein soleil », ironise le responsable de la boutique Roussard, rue du Mont-Cenis, une des rares du secteur à refuser de jouer le jeu de la production bas de gamme. « Je pourrais jeter mon café sur une de mes peintures à l’huile sans l’abîmer, mais je ne la laisserais pas à la lumière : cela détériore le vernis. » Bénéficiant d’un agrément délivré par la Ville de Paris, les 298 caricaturistes et peintres de rue officiels de Montmartre ne s’étonnent même plus de cette marée de tableaux stéréotypés. « Il n’y a rien d’artistique ou du moins d’authentique là-dedans, soupire Rémi, mais on n’y peut rien. Et ça prend de plus en plus d’ampleur. » Les peintres de Montmartre, aujourd’hui, habitent probablement Dafen, une localité du sud-ouest de la Chine, qui produit plus de 60 % des peintures à l’huile vendues dans le monde.

La place des Vosges également concernée

Cette peinture industrielle, désormais omniprésente autour du Sacré-Cœur, gagne peu à peu du terrain dans d’autres quartiers de Paris. L’exemple de la place des Vosges (Paris 4e)est éloquent. Elle reste largement dominée par des galeries d’art contemporain, mais on y trouve aussi une boutique souvenir au positionnement ambigu. Idéalement située, sous les arcades, elle propose des cartes postales, des petites photos… et des tableaux manifestement produits en série. Interrogée sur l’origine de ces derniers, la vendeuse répond qu’ils sont faits « dans le 95 », c’est-à-dire le Val d’Oise, par « un collectif » d’artistes « très nombreux »… Elle ne donne ni adresse, ni carte de visite, ni site web qui permettraient de les retrouver.

Autre motif d’étonnement, comme le montrent une foule de photos disponibles sur Internet, de nombreuses galeries de la place des Vosges exposent apparemment les mêmes œuvres depuis deux ou trois ans. Soit les galeries ne vendent rien, soit les tableaux et sculptures ne sont pas uniques. La seconde réponse est la bonne. Sauf exception, les pièces sont tirées à 100, 200 voire 300 exemplaires, fabriqués par des sous-traitants. La méthode n’a rien d’illégal et le résultat est en général de qualité, mais le tout s’éloigne considérablement de l’image romantique du créateur solitaire dans son atelier. L’exemple vient d’ailleurs d’en haut. Jeff Koons, star de l’art contemporain, emploie plus de 100 personnes à la fabrication de ses tulipes de métal coloré et de ses Michael Jackson de porcelaine.

Si vous êtes intéressé par un tableau ou une sculpture, le bon sens commande de se méfier des produits excessivement bon marché des boutiques de souvenirs. Il faut aussi demander un minimum d’informations dans les galeries plus haut de gamme. En cas d’achat, un vendeur sérieux vous remettra un certificat d’authenticité mentionnant le nom de l’artiste. S’il s’agit d’une pièce fabriquée en série, le certificat doit mentionner le nombre d’exemplaires fabriqués et le numéro de série de votre œuvre, au minimum.