par Melyna Bessaa, Benjamin Recher
Loi DuplombUn débat, quelques attentes et beaucoup de déception
Le débat à l’Assemblée nationale, très attendu après le succès de la pétition « Non à la loi Duplomb » ayant réuni 2,1 millions de signataires, a eu lieu ce 11 février. Que Choisir l’a suivi. Hélas, il s’est résumé à un dialogue de sourds, dans lequel chaque groupe a campé sur ses positions. Pendant ce temps, le gouvernement maintient sa ligne d’un détricotage du droit de l’environnement.
L’essentiel
- Fracture politique et citoyenne Malgré une pétition record de 2,1 millions de signatures, le débat à l’Assemblée a confirmé l'impasse entre défenseurs de l’environnement et partisans d'un assouplissement des normes agricoles.
- Détricotage du droit de l’environnement La loi réduit les contrôles environnementaux et une nouvelle proposition de loi controversée relance déjà la mobilisation.
La loi Duplomb n’en finit pas de faire parler d’elle. Ce texte, du nom de son auteur, le sénateur (LR) Laurent Duplomb, également agriculteur et syndicaliste membre de la Fédération nationale des syndicats d'exploitants agricoles (FNSEA), est contesté depuis sa création. Et il continue de l’être après avoir été voté.
Il a fait l’objet d’un débat ce mercredi 11 février, comme le prévoit le règlement de l’Assemblée nationale lorsqu’une pétition dépasse les 500 000 signataires, sachant qu’il n’en ressortirait pas grand-chose. En effet, les dispositions promulguées à l’été ne pouvant être remises en cause juridiquement, cette discussion portait surtout des enjeux symboliques.
Malgré les attentes des opposants à la loi, qui manifestaient au même moment devant le palais Bourbon en rappelant l’impact des pesticides sur la santé, les échanges entre députés ont été décevants. Chacun a campé sur ses positions et multiplié les invectives, les uns rappelant les manques démocratiques lors du vote du texte, les atteintes à l’environnement et la mobilisation des citoyens, les autres mentionnant les difficultés des agriculteurs et les distorsions de concurrence avec les autres pays européens.
Loin d’apaiser les tensions, cette séance a surtout mis en lumière les fractures profondes qui traversent aujourd’hui le monde agricole et, plus largement, la société française. Des positions qui semblent irréconciliables, alors que la crise climatique s’aggrave, entraînant des conflits autour de la dépollution et du partage de l’eau.
Des allègements drastiques des normes environnementales
Dans ce contexte, ce texte visait à « briser les tabous et à s’attaquer à des totems qui minent l’agriculture française », selon son rédacteur. Autrement dit, à alléger les normes environnementales qui régulent l’activité agricole, jugées responsables des problèmes que rencontre le monde agricole.
La loi contenait donc des dispositions pour faciliter l’agrandissement des élevages, ou encore prioriser les usages agricoles de l’eau sur toutes autres considérations. Outre la réintroduction de pesticides néonicotinoïdes (dont l’acétamipride), depuis censurée par le Conseil constitutionnel, elle affaiblit également le rôle de l’Agence nationale de sécurité sanitaire (Anses) et de l’Office français de la biodiversité (OFB) concernant les contrôles des pesticides et des exploitations agricoles.
L’UFC-Que Choisir a d’ailleurs pris position contre le texte à travers une lettre ouverte adressée aux parlementaires cosignée par de nombreuses associations. L’association estime en effet que cette loi symbolise le virage du gouvernement vers un affaiblissement de la protection de l’environnement, opéré sous la pression des manifestations agricoles de l’hiver 2024.
Le texte s’inscrit dans la droite ligne des critiques récurrentes de la part du ministère de l’Agriculture et des syndicats agricoles, sur la délivrance, par l’Anses, des autorisations de mise sur le marché des pesticides, sur les contrôles opérés par l’OFB dans les exploitations, ou plus largement sur le partage de l’eau alors que les sécheresses se multiplient.
Plus de 2 millions de signatures en quelques jours
Les agriculteurs, en descendant dans la rue en 2024, avaient obtenu plusieurs mesures du gouvernement, dont le soutien à la loi Duplomb. Ce texte est en réalité une deuxième mouture de la proposition de loi Ferme France (proposée par le Sénat en 2023, mais restée sans suite). Il a été adopté, sans débat, à l’Assemblée nationale en mai 2025. Cette absence de discussion avait été très critiquée à l’époque, au regard de l’enjeu du texte entre soutien au monde agricole et protection de l’environnement.
C’est d’ailleurs l’une des raisons qui explique le succès, quelques mois plus tard, de la pétition déposée par une étudiante, Éléonore Pattery, sur le site de l’Assemblée nationale : en quelques jours, cette initiative a été diffusée massivement sur les réseaux sociaux et a recueilli plus de 2 millions de signatures. Un succès inédit, qui a imposé la tenue du débat parlementaire, comme le prévoit le règlement de l’Assemblée. À l’époque, le gouvernement et les soutiens à la loi s’étaient abstenus de tout commentaire.
Nouvelle loi, nouvelle pétition
Et maintenant ? La crise agricole et climatique perdure, mais le gouvernement entend donner satisfaction aux revendications de deux des syndicats agricoles – la FNSEA et la Coordination rurale, dont les membres sont de nouveau descendus dans la rue récemment. Il a ainsi annoncé le dépôt prochain d’un projet de loi « d’urgence agricole », et semble avoir mis à l’arrêt le groupe de travail « captages » dirigé par le ministère de la Transition écologique.
Le sénateur Duplomb a, quant à lui, déposé une nouvelle proposition de loi le 30 janvier pour légaliser le recours à l’acétamipride. Le texte, qui sonne comme un défi aux opposants, fait l’objet d’une nouvelle pétition ‒ qui a d’ores et déjà recueilli plus de 200 000 signatures.
Chronologie
Février 2023 Dépôt d’une proposition de loi (PPL) « Ferme France » par les sénateurs Laurent Duplomb (LR), Pierre Louault (UDI) et Serge Mérillou (PS). Le texte est examiné au Sénat et à l’Assemblée en première lecture, mais ne va pas plus loin.
Janvier 2024 Crise agricole. Les agriculteurs manifestent et bloquent des autoroutes. Le gouvernement fait des annonces de soutien au monde agricole.
Novembre 2024 Dépôt d’une proposition de loi (PPL) par le sénateur Laurent Duplomb.
Janvier 2025 Adoption de la PPL par le Sénat.
Mai 2025 Examen de la PPL par l’Assemblée nationale, sans débat.
Juillet 2025 Adoption définitive de la loi Duplomb par l’Assemblée nationale et le Sénat.
10 juillet 2025 Dépôt de la pétition « Non à la loi Duplomb », recueillant 2,3 millions de signatures.
Août 2025 Censure de la réautorisation des néonicotinoïdes par le Conseil constitutionnel, qui valide le reste du texte. Ce dernier est promulgué dans la foulée.
30 janvier 2026 Dépôt d’une 2e PPL Duplomb par Laurent Duplomb.
11 février 2026 Débat sur la loi Duplomb 1 à l’Assemblée nationale à la suite de la pétition.
Melyna Bessaa