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MédicamentL’arrêt chaotique d’un médicament d’intérêt thérapeutique majeur provoque la colère des patients

RS

par Rozenn le Saint

Huit mois : voilà le délai écoulé entre la déclaration de la cessation de la commercialisation de Vitamine A Dulcis, une pommade hydratante pour les yeux, et son annonce publique. Ce retard aggrave la situation des personnes malades qui, privées d’alternative pérenne, risquent la cécité.

L’essentiel

  • L'arrêt de la commercialisation de ce médicament essentiel laisse les personnes souffrant de pathologies graves de la cornée face à des complications médicales et à un risque de cécité.
  • Un délai de huit mois s'est écoulé entre l'annonce du laboratoire AbbVie à l'Agence nationale de sécurité du médicament (septembre 2024) et l'information des patients (mai 2025). L'agence et le laboratoire se renvoient la responsabilité, tandis que l'arrêt des ventes a même été avancé de trois mois, aggravant la pénurie.
  • Ce n'est qu'en février 2026 qu'une solution stable a été trouvée. Cette crise illustre l’impuissance des pouvoirs publics dans ce type de dossier.

Sans pommade hydratante pour les yeux, les victimes de maladies qui attaquent la cornée (syndrome de Stevens-Johnson ou de Lyell) risquent de devenir progressivement aveugles. La référence de protection est la crème Vitamine A Dulcis, du laboratoire AbbVie. Le 19 mai 2025, quand les pharmaciens apprennent à leurs clients la fin imminente de sa vente, c’est la panique.

Des tensions d’approvisionnement, apparues dans les années 2010, se sont aggravées depuis 2020. « Des personnes qui n’ont pas réussi à se procurer cette crème se sont retrouvées aux urgences, d’autres ont développé des allergies quand des produits inadaptés leur ont été prescrits en remplacement », témoigne Tiago Douwens Prats, président de l’association de patients Keratos (« cornée », en grec). Par le passé, elle avait déjà alerté les autorités sanitaires sur la dangerosité de la dépendance à un unique laboratoire pour ce médicament d’intérêt thérapeutique majeur (MITM).

Après la sidération, la colère : les usagers apprennent que l’Agence nationale de sécurité du médicament (ANSM) a été informée par le fabricant dès le 20 septembre 2024 de cet arrêt à venir, soit huit mois plus tôt, sans les en avertir ni même anticiper les conséquences. AbbVie et l’ANSM se renvoient la balle concernant ces graves manquements. Le premier nous répond que « l’information proactive du public, dont les patients, relève de la responsabilité de l’ANSM », quand cette dernière soutient qu’« à l’instar de ce qui se fait dans le cas des ruptures de stock, il appartient au laboratoire d’informer les parties prenantes concernées ».

Retard et avancement

Légalement, le statut de médicament en « arrêt de commercialisation » implique de moindres obligations que pour une pénurie. Par exemple, maintenir un certain niveau de stock n’est pas exigé. « Le fait que la loi soit moins protectrice dans ce cas que pour une pénurie classique nous fait craindre que la fin de commercialisation ne devienne la porte de sortie de tout industriel qui souhaite ne plus vendre un produit ou se soustraire à des difficultés de fabrication », s’inquiète Tiago Douwens Prats.

Depuis août 2025, la loi prévoit qu’en cas de cessation de commercialisation, le laboratoire a l’obligation « de mettre tous les moyens en œuvre pour trouver un repreneur ». Si l’ANSM rétorque que le décret d’application afférent n’était pas encore publié au moment de la déclaration d’AbbVie, Sophie Le Pallec, présidente de l’association Amalyste, affirme que « des laboratoires pourraient être intéressés par la reprise de la production de cette pommade rentable – même si elle l’est insuffisamment aux yeux d’AbbVie, qui préfère se concentrer sur ses médicaments récents vendus hors de prix »… sans pour autant faciliter la revente. Seule une cession par lot est proposée, avec d’autres produits.

Autre motif de grogne : la fin de la commercialisation aurait pu avoir lieu au mois de septembre 2025. L’ANSM a accepté qu’elle soit avancée en juin, privant les personnes sous traitement de trois mois supplémentaires pour trouver des solutions. Celles adoptées par l’Agence ont été tardives et longtemps imparfaites.

Ce n’est qu’en février 2026 qu’une issue acceptable a été annoncée : import stable et en nombre suffisant d’une autre référence (Blache), et remboursement de dispositifs alternatifs. Une telle mauvaise gestion est emblématique de l’impuissance des pouvoirs publics dans ce genre de dossier, comme lors de la pénurie récente de produits antipsychotiques, dont la quétiapine (Xeroquel). À chaque fois, les patients sont les grands perdants.

Dates clés

20 septembre 2024 AbbVie annonce à l’ANSM l’arrêt de commercialisation de Vitamine A Dulcis.

19 mai 2025 Les pharmaciens sont informés de l’arrêt imminent de commercialisation du médicament.

30 juin 2025 Arrêt avancé de la commercialisation du médicament, avec l’accord de l’ANSM.

1er juillet 2025 Contingentement des stocks restants par l’ANSM, qui les réserve aux personnes en ayant le plus besoin.

20 septembre 2025 Date à laquelle l’arrêt de commercialisation aurait dû entrer en vigueur.

Fin janvier 2026 Date de péremption prolongée des stocks restants.

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Rozenn le Saint

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