Presse médicale

En mal d'indépendance

Publié le : 30/04/2009 

Si presque tous les médecins généralistes reçoivent des revues ou journaux médicaux, d'après nos constatations, peu les payent. Mais alors, qui fait vivre Impact médecine ou Le Quotidien du médecin ? L'industrie pharmaceutique, évidemment. Ce qui pose quelques problèmes d'indépendance...

 

« J'ai créé un nouveau cabinet médical le 5 janvier dernier à Nevers. Il s'est passé moins de 3 semaines avant que je reçoive gratuitement, et sans l'avoir demandé bien sûr, Le Généraliste, le Quotidien du médecin, Panorama du médecin et Impact médecine », témoigne le docteur Philippe Foucras, président du Formindep (1). La presse médicale serait-elle gratuite pour les médecins ? Non. Selon la loi, un périodique doit vendre au moins la moitié de ses exemplaires, sous peine d'être déclassé par la commission paritaire des publications et agences de presse (CPPAP), et de perdre les tarifs postaux très avantageux auxquels a droit la presse écrite. En 2003, la CPPAP a adressé un courrier menaçant à 42 titres adhérents au Syndicat national de la presse médicale (SNPM). Motif, une part très importante des exemplaires était envoyée gratuitement aux médecins. Officiellement, le ménage a été fait. Le GénéralisteLe Panorama du médecin, La Revue du praticien et Le Concours médical ont réduit leur tirage de 60 000 à 40 000 exemplaires pour passer au-dessus de la barre des 50 % d'abonnements payants. Ils sont aujourd'hui en règle. En principe... Mais en pratique ?

Presse gratuite

Que Choisir a interrogé quelques médecins au hasard. Le résultat laisse perplexe. Sur une vingtaine de praticiens interrogés, huit reçoivent Impact médecine. Aucun ne paye son abonnement ! Seulement deux généralistes (sur 14 qui le reçoivent) règlent leur abonnement au Quotidien du médecin. Nous sommes loin des 50 % requis par la CPPAP. L'échantillon sondé est évidemment trop réduit pour parvenir à une conclusion définitive. Cependant, le nombre élevé de souscriptions gratuites va tout à fait dans le sens des constatations de la Commission sénatoriale des affaires sociales. Elle non plus n'est pas convaincue de la sincérité des chiffres du SNPM. Elle qualifiait en 2006 la presse médicale de « gratuite », affirmant que cette dernière était soumise à l'influence des laboratoires. L'accusation fait bondir Gérard Kouchner, président du SNPM. « Dire que la presse médicale est gratuite est entièrement faux », avait-il répondu aux sénateurs. Selon lui, « les lecteurs de la presse médicale sont abonnés payants à plus de 50 % » et cette dernière est « indépendante de l'industrie pharmaceutique ».

L'Acomplia couvert de louanges malgré les risques

L'exemple de l'Acomplia (rimonabant) permet d'en douter. Cette molécule indiquée dans le traitement de l'obésité est commercialisée en mars 2007. Comme le dit le SNPM sur son site, « il existe des relations significatives entre les produits les plus prescrits et le fait de les avoir vus beaucoup cités dans la presse ». Si c'est le cas, les journaux médicaux auront alors tout mis en oeuvre pour que l'Acomplia soit un succès. Le rimonabant a, en effet, suscité un battage médiatique intense. Quelques exemples de titres relevés dans la presse médicale au moment de son lancement : « L'efficacité du rimonabant se confirme », « Les effets prometteurs du rimonabant sur l'obésité », « Le rimonabant améliore le contrôle glycémique », « Avis favorable pour Acomplia dans l'obésité et le surpoids », « Avis favorable européen pour Acomplia », etc. Très peu d'articles signalent les dangers du médicament. Pourtant, dès sa mise sur le marché, un risque de trouble de l'humeur et de dépression est mentionné à la fois dans le résumé des caractéristiques et dans la notice du produit. Cela n'empêche pas le rimonabant d'être élu innovation thérapeutique au MEDEC 2007, principal congrès de la médecine générale en France. Un choix salué par le Quotidien du médecin. Et pour cause, il appartient au groupe organisateur du MEDEC, à savoir CMP Médica, dont le président est... Gérard Kouchner, qui est également, rappelons-le, président du Syndicat national de la presse médicale (SNPM).

En octobre 2008, le rapport bénéfice/risque du traitement est réévalué comme défavorable. Le 16 janvier 2009, l'autorisation de mise sur le marché (AMM) est abrogée. Il faut chercher très longtemps sur le site du Quotidien pour lire un article traitant de la suspension et du retrait de l'AMM de l'Acomplia ! De là à en conclure que la presse médicale manque de sens critique vis-à-vis des industriels, il n'y a qu'un pas... Il est d'autant plus tentant de le franchir que ces derniers sont ses annonceurs quasi exclusifs.

Liens d'intérêt

La France, du reste, est tout sauf un cas particulier. Richard Smith, ancien directeur du British Medical Journal, dénonce la subordination des revues anglo-saxonnes à l'égard des laboratoires dans son livre The Troubles with Medical Journals (publié en 2006). Cette dépendance est d'autant plus inquiétante qu'elle concerne également les experts interrogés par les journaux médicaux. Ces derniers ne mentionnent quasiment jamais les liens d'intérêt entre un interviewé et une quelconque industrie du médicament. L'article L. 4113-13 du code de la santé publique les y oblige pourtant. Ironie du sort, le président du SNPM n'est autre que le frère de Bernard Kouchner, à l'origine du texte sur les déclarations publiques d'intérêt ! Gérard Kouchner assure que les experts cités dans la presse médicale « font état de leurs conflits d'intérêt éventuels ». À croire qu'il ne la lit jamais... Il n'a pas souhaité répondre à nos questions. À ce jour, les seules revues médicales strictement indépendantes sont Prescrire pour les professionnels et Que Choisir Santé (2) pour le grand public.

(1) Collectif regroupant des professionnels de santé et des patients soucieux de favoriser une formation professionnelle indépendante dégagée de tout lien d'intérêt.
(2) Que Choisir Santé est édité par l'UFC-Que Choisir.

Léa Billon

Erwan Seznec