Alimentation

Toujours jeûne !

Publié le : 25/12/2010 

Sorti en salle à la mi-décembre, le documentaire « Lumière » est consacré au « respirianisme », une doctrine de jeûne intégral aussi dangereuse que farfelue. Sa gourou, l’Australienne Ellen Greve, est largement discréditée dans son pays d’origine.

 

Sorti en France le 15 décembre, le documentaire « Lumière » du réalisateur autrichien Peter-Arthur Straubinger doit se contenter d’une distribution confidentielle (quatre salles) et c’est bien dommage, car l’éclairage vif qu’il jette sur les profondeurs insondables de la bêtise humaine méritait plus ample diffusion. « Lumière » explore le phénomène du « respirianisme », traduction de l’anglais « breatharianism ». Cette école de pensée repose sur un postulat détonant : on peut vivre sans rien manger du tout pendant des années, en parfaite santé. Vous, dont le foie vous reproche peut-être amèrement les excès de table de Noël, sachez-le : avec un peu de volonté, vous pouvez jeûner jusqu’au réveillon 2011. La prêtresse du mouvement est une Australienne née sous le nom d’Ellen Greve, mais qui se fait appeler « Jasmuheen ». Elle parcourt la planète à longueur d’année pour expliquer de quelle manière le « Prana », énergie présente dans l’air et la lumière, suffit à assurer nos besoins vitaux. À l’appui de ses dires, des exemples d’hommes et de femmes, majoritairement indiens, ayant vécu 15, 20 ou 30 ans sans s’alimenter.

Exposé et critiqué dans le film au même titre que n’importe quelle théorie médicale, le respirianisme est bien entendu une charlatanerie intégrale. Le président de la Mission interministérielle de vigilance et de lutte contre les dérives sectaires (Miviludes), Georges Fenech, a d’ailleurs dénoncé « toute tentative de promotion ou de banalisation du mouvement respirianiste » dans un communiqué publié au lendemain de la sortie de « Lumière ».

« Croisade pour la santé »

Ce communiqué, dans le fond, fait peut-être trop grand cas d’Ellen Greve. Voilà 10 ans déjà que la gourou « Jasmuheen » s’est vu décerner un des « IGNobel prize », des Nobel parodiques attribués par un jury d’authentiques chercheurs américains. Lors de l’attribution de ce prix, en 2000, un certain nombre d’anecdotes sont remontées à la surface, qui l’ont ridiculisée dans son pays d’origine. Ainsi, un journaliste australien voyageant à côté d’Ellen Greve l’a surprise acceptant de bon cœur un plateau repas. Un autre journaliste a pu vérifier auprès de la compagnie australienne Quantas qu’elle choisissait en général les menus végétariens. À la fin des années 1990, un test de jeûne auquel elle s’est prêtée sous surveillance médicale pour une télé australienne a dû être interrompu au bout de deux ou trois jours afin de ménager sa santé. Une quatrième équipe de télévision a trouvé les placards de sa maison tout à fait normalement remplis de réserves de nourriture.

Il y aurait donc principalement matière à rire si le thème de l’abstinence totale de nourriture n’était pas dangereusement à la mode. L’an dernier par exemple, l’association Nature et Partage a organisé une marche Bordeaux-Toulouse en quatorze jours, prétendument sans manger, intitulée « La croisade pour la santé »… Pour être complet, disons qu’il existe peut-être un moyen de soutenir un effort physique prolongé sans ravitaillement. Ce moyen, expérimenté par les coureurs cyclistes des années 1970 désireux de perdre du poids, consiste à prendre des stimulants comme les amphétamines ou leurs dérivés, qui sont à la fois des dopants et des coupe-faims. L’un de ces produits est aujourd’hui sous les feux de la rampe. Il s’appelle le Mediator (voir notre article).

Erwan Seznec