Mediator Les victimes demandent 460 millions d’euros

Mediator

Les victimes demandent 460 millions d’euros

Publié le : 20/06/2020 

Les avocats des victimes du Mediator ont demandé 200 000 € par victime malade du Mediator. L’UFC-Que Choisir et la CLCV réclament, au nom de l’intérêt collectif des consommateurs, 5 millions d’euros, soit 1 € par patient exposé.

 

Haro sur les laboratoires Servier ! Dans le procès Mediator, les avocats des parties civiles, qui ont plaidé toute la semaine devant les juges du tribunal judiciaire de Paris, ont concentré leurs attaques sur l’industriel. L’Agence du médicament (Afssaps à l’époque, ANSM aujourd’hui), également prévenue au procès, n’a été évoquée que pour son impuissance à déjouer « la stratégie du trouble de Servier », selon les mots de Me Martine Verdier.

Me Charles Joseph-Oudin a d’emblée marqué les esprits en rappelant une évidence : « Le Mediator, c’est avant tout une histoire de violence faite aux femmes », qui ont payé, parfois de leur vie, pour la coquetterie de s’être voulues un peu plus minces. Et d’égrener les prénoms de quelques victimes, tout droit sortis des années 50 : Pascale, Henriette, Josyane, et « toutes les Danielle, il y a beaucoup de Danielle ». Me Sylvie Topaloff s’est, elle, attachée au cas de Catherine Kolozsvari, femme dynamique, sportive qui, à 36 ans, se voit prescrire de l’Isoméride (dexfenfluramine) puis, plus tard, du Mediator (benfluorex). Dès 1995, son cœur se met à défaillir. Aujourd’hui, à 70 ans, elle se déplace en fauteuil roulant et vit à la charge de sa fille. Ses nuits défilent au rythme des trois prothèses cardiaques qu’il a fallu implanter à cœur ouvert en lieu et place de ses valves, pour compenser les dégâts du Mediator. « Pour quelques kilos, voilà 25 ans de vie diminuée », déplore Me Sylvie Topaloff.

Quelques instants plus tard, elle démonte la défense des laboratoires Servier, qui avancent la simple erreur d’appréciation. L’ex-numéro 2 du groupe, Jean-Philippe Seta, n’a cessé de marteler lors des audiences que le signal n’était pas remonté, qu’il y avait eu trop peu de cas pour que la firme réagisse. « Cela ne tient pas. Jean-Philippe Seta avait tout entre les mains. » MMartine Verdier enfonce le clou : « Le groupe Servier a, dès le début des années 70, une parfaite connaissance du benfluorex : c’est un anorexigène. Il a une parfaite connaissance de la métabolisation du benfluorex : l’étude Beckett établit que le métabolite ultime est la norfenfluramine. Il a une parfaite connaissance de la toxicité du benfluorex : dès 1967, Jean-Claude Le Douarec [chercheur pour les laboratoires Servier, ndlr] indique que la norfenfluramine est le métabolite à risque du benfluorex. »

Médicament maintenu coûte que coûte sur le marché

Si le signal ne remonte pas, c’est bien plutôt le résultat de l’effort acharné de Servier pour étouffer les alertes ! À partir de 1995, date à laquelle le Mediator est mis sous enquête, « les laboratoires Servier ne se contentent plus de cacher les documents, ils nient les risques mortels, au mépris de son obligation de sécurité », note Me Martine Verdier. Plutôt que de prendre acte de la dangerosité de son produit, l’industriel le maintient coûte que coûte sur le marché. Son indication, dans le diabète, fait partie de l’enfumage. Les médecins qui posent des questions ne reçoivent, en retour, que des informations parcellaires, ou à côté de la plaque. La note de 1999, signée Jean-Philippe Seta, est le point d’orgue de cette stratégie : elle impose de dire à l’extérieur que le Mediator n’a rien à voir avec les anorexigènes Pondéral et Isoméride. Sous-entendu, il n’est pas dangereux. Les patientes qui osent attaquer endurent un cauchemar. Catherine Kolozsvari en sait quelque chose. Lors de son expertise, en 2004, Servier fait feu de tout bois pour contester son cas. Malgré les conclusions de l’expertise, il soutient que les atteintes valvulaires sont d’origine rhumatismale. « Mme Kolozsvari devra attendre 2012 la validation du rapport d’expertise », précise Me Topaloff.

La mascarade du Mediator dure 33 ans. « Si, au lieu de ce discours trompeur, les informations avaient été données, de nombreuses victimes auraient échappé aux dommages du Mediator. La plupart ont commencé leur traitement après 1996 », lâche, cinglante, MMartine Verdier. Peut-être la faiblesse du scandale Isoméride en France a-t-elle encouragé Servier à parier sur la vie des patientes, en laissant le Mediator sur le marché. « Il vous appartient de dire que l’ère d’un monde fini commence », lance l’avocate au tribunal.

Sentiment d’impunité

Pour les avocats des parties civiles, la peine infligée aux laboratoires Servier doit être dissuasive, d’autant que le discours de la firme n’a pas changé d’un iota. « Jusque-là, ils n’ont été sanctionnés ni par le marché, ni par les consommateurs, ni par les autorités publiques, rappelle Me Charles Joseph-Oudin. Il faut faire taire ce sentiment d’impunité, il faut que ça cogne ! » Au total, 460 millions d’euros de dommages et intérêts sont demandés pour l’ensemble des victimes. Soit 200 000 € par victime présentant des séquelles, 100 000 € par victime asymptomatique. Les associations de consommateurs, à savoir l’UFC-Que Choisir et la CLCV, ont fait valoir devant le tribunal l’intérêt collectif des consommateurs. Elles réclament chacune 5 millions d’euros, soit 1 € par consommateur du Mediator. « Beaucoup de personnes ne sont pas venues devant la justice, a rappelé Me Erkya Nasry, avocate de l’UFC-Que Choisir, l’UFC est là pour les défendre, et les rétablir dans leurs droits. »

Anne-Sophie Stamane

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