Procès du Mediator Le temps du réquisitoire

Procès du Mediator

Le temps du réquisitoire

Publié le : 26/06/2020 

Le ministère public a requis des sanctions pénales sévères contre les laboratoires Servier dans l’affaire du Mediator. Elles restent faibles au regard du chiffre d’affaires de la firme.

 

Au terme d’un réquisitoire long mais affuté et impitoyable, dans l’affaire du Mediator jugée devant le tribunal judiciaire de Paris depuis septembre 2019, la procureure Aude Le Guilcher a demandé aux juges d’infliger aux sociétés du groupe Servier poursuivies une sanction d’un peu plus de 10 millions d’euros au total. Des sommes importantes au regard des peines maximales encourues, mais faibles comparées au chiffre d’affaires annuel des laboratoires Servier, systématiquement au-delà des 4 milliards d’euros ces dernières années, et aux 500 millions d’euros engrangés grâce au Mediator (benfluorex) en 33 ans de commercialisation. S’y ajouteront les dommages et intérêts demandés par les parties civiles la semaine précédente. Seul un ancien responsable de Servier risque la prison, 5 ans dont 2 avec sursis ayant été requis pour Jean-Philippe Seta, ancien numéro 2 du laboratoire. Le jugement est attendu pour le début de l’année 2021.

Des années de dissimulation

L’Agence nationale de sécurité du médicament (ANSM) est relativement épargnée par le ministère public : il réclame à son encontre une sanction de 246 000 €, malgré des manquements frappants tout au long de la vie du médicament sur le marché français. Tous les pays voisins avaient depuis longtemps banni le Mediator quand les autorités françaises se sont enfin décidées à le suspendre, sous la pression de la pneumologue Irène Frachon ! Les Pays-Bas et la Belgique ne l’avaient même jamais autorisé… Aude Le Guilcher a évoqué une agence « incapable de tirer les conséquences des nombreuses alertes venues de l’extérieur », qui « ne s’est pas donné les moyens de percer le flou et le brouillard créés par le laboratoire ». Mais dans son argumentaire, la responsabilité la plus lourde est clairement du côté de Servier. Dès la découverte de la molécule benfluorex, principe actif du Mediator, la firme sait qu’il s’agit d’un puissant anorexigène de la famille des fenfluramines, comme la dexfenfluramine (Isoméride) et la fenfluramine (Pondéral). Les trois médicaments ont un métabolite en commun, la norfenfluramine, dont la toxicité est vite cernée. Servier cache cette réalité pour vendre le benfluorex dans le diabète. « À la fin des années 60, Servier fait le choix stratégique délibéré d’un positionnement du benfluorex qui ne correspond pas à son activité pharmacologique, en raison de la méfiance des médecins vis-à-vis des anorexiants », rappelle la procureure. Dans un renversement osé, « ce ne sont pas les études cliniques qui positionnent le produit, mais le positionnement du produit qui conditionnent les études », analyse-t-elle. Résultat, des années de dissimulation des propriétés réelles du Mediator, surtout à partir de 1995, date à laquelle les fenfluramines sont éjectées du marché en raison de leurs effets indésirables. « Servier invoque sans cesse l’originalité du benfluorex, or ce n’est qu’un mythe, voire une mystification. » Trompées par Servier, des centaines de personnes meurent, des milliers subissent aujourd’hui encore les séquelles de leur traitement.

Lors de la deuxième journée de réquisitions, mercredi dernier, le ministère public s’est concentré sur les experts des autorités sanitaires payés par Servier alors qu’ils étaient en charge d’une mission de service public, ou recrutés juste après avoir terminé leur mission de contrôle et de surveillance des entreprises pharmaceutiques, sans avoir respecté le délai de 3 ans prévu par la loi. Ils sont poursuivis pour prise illégale d’intérêt ou pantouflage. Pour ceux-là, il n’a réclamé que de la prison avec sursis, et des amendes entre 30 000 et 160 000 €.   

Anne-Sophie Stamane

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