Procès du Mediator L’impuissance des autorités

Procès du Mediator

L’impuissance des autorités

Publié le : 20/11/2019 

Le tribunal correctionnel de Paris cherche à comprendre, depuis le 12 novembre, pourquoi l’Agence du médicament a, malgré les signaux d’alerte, laissé le Mediator (benfluorex) sur le marché pendant 33 ans.

 

Au procès dit du Mediator, devant le tribunal correctionnel de Paris, le temps des héros est terminé. Après avoir entendu Irène Frachon, pneumologue, décisive dans le retrait du médicament en 2009, et d’autres qui ont dit, à leur niveau, leurs suspicions sur la toxicité du produit, le tribunal questionne celles et ceux qui, malgré leur position à l’Agence du médicament (l’Afssaps devenue l’ANSM depuis), n’ont pas vu les signaux d’alerte. Leur incapacité à agir a laissé le champ libre aux laboratoires Servier pour vendre le Mediator pendant 33 ans. Résultat, plusieurs centaines de décès et des milliers de personnes opérées du cœur.

Au tribunal, les débats sont laborieux : les souvenirs des témoins sont imprécis, car les faits remontent à 20 ans, parfois plus. La culpabilité, quand ce n’est pas le chagrin, d’avoir contribué à la passivité des autorités de régulation et au bilan désastreux du Mediator n’arrange rien.

Christian Riché, professeur de pharmacologie, fond en larmes dans les bras d’Irène Frachon à l’issue de son audition. Grâce à son appui, la pneumologue de Brest a pu, en 2008, forcer les portes de l’Agence du médicament et exposer les données qui ont abouti au retrait du Mediator. Mais il est aussi devant le tribunal pour une période moins glorieuse de son parcours : il a été le président impuissant de la commission nationale de pharmacovigilance entre 1998 et 2001. C’est un moment crucial dans le dossier. Après la suspension en 1997 des coupe-faim Isoméride (dexfenfluramine) et Pondéral (fenfluramine), le Mediator est sous surveillance officielle. Malgré les signaux qui vont se succéder, l’agence ne prendra jamais la mesure de l’enjeu. À la barre, Christian Riché tente d’expliquer les ratés : « À la fin des années 90, les questions de sécurité du médicament passent à l’Europe. » L’enquête sur le Mediator, en effet menée par des experts italiens, pose l’hypothèse d’une toxicité similaire à celle de l’Isoméride. Sans suite.

Quatre ans pour obtenir de nouvelles études des laboratoires Servier

Pour autant, au niveau français, le cas Mediator n’est pas méconnu. Aussi bien Catherine Rey-Quinio, qui a dirigé les services de l’évaluation à l’Agence qu’Anne Castot, son homologue à la pharmacovigilance, reconnaissent devant le tribunal avoir su dès le milieu des années 90 la parenté du Mediator avec les anorexigènes bannis du marché. Anne Castot, manifestement très éprouvée par son passage devant les juges, semble même mobilisée. Elle s’interroge en 1999 sur le comportement du benfluorex dans l’organisme, demande des précisions à Servier, qui traîne à répondre. Des échanges ont lieu avec le centre régional de pharmacovigilance (CRPV) de Besançon. Quelques cas confirment les craintes. Pas assez, apparemment. Pour Anne Castot, qui n’a pas lu les études parues dans les journaux médicaux précisant le lien entre le benfluorex et les anorexigènes, le signal est trop faible pour asseoir le profil de risque. L’Agence attend 2005 pour presser Servier de produire une nouvelle étude. Ses résultats n’arriveront qu’en 2009. Entretemps, heureusement, Irène Frachon a brisé la spirale de l’inertie avec ses propres éléments. « C’est tout de même surréaliste qu’une revue comme Prescrire ait eu plus de moyens pour suivre la documentation médicale qu’une agence d’État », lâche la présidente du tribunal. Pendant que la France n’en finissait pas de tergiverser, l’Espagne et l’Italie ont exprimé suffisamment de doutes pour inciter les laboratoires Servier à retirer le benfluorex de leur marché en 2003 et 2004.

Jean-Michel Alexandre, l’homme brillant à la solde de Servier

Poursuivi dans le volet tromperie et conflits d’intérêt du procès, Jean-Michel Alexandre, pharmacologue, est aujourd’hui un homme diminué par l’âge et la maladie de Parkinson. Une expertise médicale a limité sa présence devant le tribunal à une heure, renouvelable une fois. Le 14 novembre, il était entendu une première fois pour la période antérieure à 2001, comme témoin. De lui, tous ceux qui l’ont côtoyé ont spontanément dit quel homme brillant il avait été. Même Gilles Bardelay, cofondateur de la revue médicale indépendante Prescrire, a souligné son rôle moteur dans la « commission du dictionnaire », chargée, à la fin des années 70, de faire le tri dans les médicaments présents sur le marché. Mais après avoir quitté ses fonctions au sein de l’Agence du médicament, Jean-Michel Alexandre s’est laissé tenter par les sirènes de l’industrie. Il a été rémunéré à partir de 2001 comme consultant, notamment par Servier.

Assis à la barre, sa voix est claire, son raisonnement aussi. Il pose d’emblée qu’« avant 2001, l’Agence ne porte aucune responsabilité dans le drame du Mediator ». « Les causes du drame sont claires : il n’y avait pas de notifications significatives, il était impossible de conclure à la nocivité dans les conditions normales d’emploi. » Si la parenté du benfluorex avec les fenfluramines (Pondéral et Isoméride) est claire « depuis 1974 », il faut attendre 2000, selon lui, pour établir la relation causale entre le benfluorex et les atteintes valvulaires. « On pouvait émettre une hypothèse scientifique à partir de 2001 », conclut-il. « Pourquoi, face aux interrogations, ne demande-t-on pas d’étude de sécurité entre 1974 et 1999 ? », demande la présidente du tribunal. « On ne trouve que ce que l’on cherche », répond mystérieusement Jean-Michel Alexandre. Avant de pointer la responsabilité du laboratoire dans la dissimulation des effets anorexigènes de sa spécialité. Interpelé sur l’intelligence des autorités belges et néerlandaises, qui n’ont jamais autorisé le médicament sur leur marché, il brosse un tableau éloquent de la régulation du médicament dans les années 70 : « Les autorités belges ont statué en demandant des études contrôlées. En France, comment une administration dépourvue d’expertise pouvait-elle aller contre les grands mandarins ? »

Anne-Sophie Stamane

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