Thon rouge

Une question de survie

Mis à jour le : 30/01/2010 

L'opinion publique réussira-t-elle à faire pencher la balance en faveur de la sauvegarde du thon rouge ? Selon un sondage CSA, commandé par l'association Greenpeace, 8 Français sur 10 seraient prêts à renoncer à consommer cette espèce en voie d'extinction. Et 65 % d'entre eux se disent favorables à l'interdiction totale de sa commercialisation. Pourtant, la France hésite à se prononcer pour l'interdiction du commerce international du thon rouge.

 

Il était temps ! Les scientifiques sont unanimes : le nombre de thons rouges (Thynnus thynnus) a diminué de 80 % en une vingtaine d'années et le stock en Méditerranée pourrait s'effondrer dès 2012. Le principale responsable de cette catastrophe écologique annoncée est, une fois de plus, la surpêche. Le WWF et Greenpeace dénoncent depuis longtemps cette situation : « Ce secteur de la pêche fait ce qu'il veut, sans aucun respect pour les ressources marines. Il s'est doté d'un matériel extrêmement performant. Parfois, il ne respecte même pas les quotas qui lui sont attribués, n'hésitant pas, dans certains cas, à cacher ou à falsifier les chiffres. Il est même aidé par les États et l'Union européenne qui ont subventionné le système. »

Difficile dans ces conditions pour l'ICCAT (International Commission for the Conservation of Atlantic Tunas) de prendre les mesures drastiques qui s'imposent. C'est pourtant l'organisme chargé de gérer les stocks de thon rouge dans l'Atlantique Nord et en Méditerranée. Ramenés de 22 000 tonnes l'an passé à 13 500 tonnes pour 2010, les quotas de pêche autorisés restent beaucoup trop élevés. « Même à 8 000 tonnes, on n'aurait qu'une chance sur deux de sortir de la zone rouge », estime François Chartier, chargé de la campagne Océans de Greenpeace.

À la pointe du combat, la principauté de Monaco a déposé en juillet dernier une demande de classement du thon rouge dans la liste figurant à l'annexe 1 de la Convention de l'ONU sur le commerce international des espèces sauvages menacées d'extinction (Cites). S'il est adopté en mars prochain, lors de la prochaine conférence de la Cites en mars prochain à Doha (Quatar), ce classement conduira de facto à l'interdiction des exportations de thons rouges vers le Japon, principal pays consommateur, et à couper le nerf économique de la surpêche et du braconnage industriel.

Atermoiements des pouvoirs publics

L'été dernier, Nicolas Sarkozy a annoncé, dans son discours de clôture du Grenelle de la mer, qu'il suivrait la position monégasque.

Mais depuis, le gouvernement, pris en tenaille entre les écologistes et les pêcheurs, tergiverse. « Pourtant, la France n'emploie que 150 personnes, pour une saison de pêche de 1 mois, sur les thoniers senneurs, bateaux de pêche industrielle qui concentrent la majorité du quota de pêche. Ces quelque 20 bateaux emploient fréquemment des marins du Sénégal ou du Ghana à très faible rémunération. La pêche artisanale concerne moins de 500 personnes, et ne travaille pas à destination du marché international. Au total, c'est donc de quelques centaines d'emplois qu'il s'agit », précise François Chartier.

Face aux atermoiements des pouvoirs publics, les engagements de la société civile se multiplient. Plusieurs enseignes de la grande distribution (Auchan, Carrefour, Casino), des restaurateurs et non des moindres, par exemple les grands chefs des Relais et Châteaux, ont annoncé qu'ils cessaient de proposer du thon rouge à leurs clients.

La pression de l'opinion publique suffira-t-elle à faire pencher la balance ? En se déclarant ouverte au classement du thon en annexe 1, l'Italie vient d'ouvrir la voie. « Si la France se ralliait à cette position, cela pourrait débloquer la possibilité d'un arbitrage européen », estime François Chartier. La survie du « seigneur des mers » est donc entre ses mains.

 

Mise à jour du vendredi 5 février 2010

Le 3 février 2010, le gouvernement français s'est finalement prononcé en faveur de l'interdiction du commerce international du thon rouge et soutiendra donc le classement de l'espèce en annexe 1 à la conférence de la Cites à Doha (Qatar) du 13 au 25 mars prochain. Toutefois cette décision est assortie d'une demande d'un délai de 18 mois, le temps d'obtenir des aides européennes pour financer la reconversion des pêcheurs.

Un sursis que les ONG environnementales déplorent, puisqu'il revient à autoriser deux nouvelles campagnes de pêche avant l'interdiction. « On nous dit en substance : sauvons le thon rouge, mais pas tout de suite » résume François Chartier de Greenpeace.

Mise à jour du jeudi 11 février 2010

Le 11 février, le Parlement européen a finalement voté le soutien au classement du thon rouge à l'annexe 1 de la Convention sur le commerce international des espèces de faune et de flore menacées d'extinction (Cites), sans tenir compte du délai d'application de 18 mois demandé par la France. « Si le vote du Parlement européen n'a qu'une valeur consultative, il met la Commission et les pays membres sur la bonne voie » précise François Chartier de Greenpeace. « La Commission, comme le Conseil, qui devraient se prononcer avant début mars, doivent prendre note de l'avis des parlementaires ». La partie est toutefois loin d'être gagnée, d'autant que l'Espagne, qui préside l'Union, s'est jusqu'ici opposée à ce classement, synonyme d'un moratoire du commerce international du thon rouge. Et à supposer que l'Europe parle d'une seule voix à Doha, il lui faudra s'octroyer une majorité qualifiée de 65 pays. Or, le Japon a déjà fait savoir qu'il ferait tout pour éviter l'inscription du géant des mers à l'annexe 1.

 

Florence Humbert