par Élisa Oudin
InvestissementDartagnans : un pour tous, tout pour lui !

Le groupe Dartagnans, qui proposait au grand public de devenir copropriétaire de châteaux abandonnés, accumule les mauvaises nouvelles : suspension de son fonds de dotation, faillite de sa filiale principale, dettes abyssales…
En 2021, nous avions déconseillé d’investir dans les opérations de financement en ligne (crowdfunding) lancées par la SA Dartagnans. Et ce après avoir été alertés d’irrégularités concernant cette start-up par une gestionnaire de patrimoine. Créée en 2014 par deux ex-étudiants en école de commerce, Romain Delaume et Bastien Goullard, elle a récolté quelque 8 millions d’euros de dons et d’épargne pour retaper quatre châteaux à l’abandon et transformer les milliers de donateurs et les investisseurs en « co-châtelains ». Las, il semble qu’une grande partie de ces millions soit partie en fumée. D’abord, Dartagnans Développement, la filiale chargée du suivi des chantiers de rénovation des châteaux, a été placée en liquidation judiciaire en juillet dernier. Ensuite, la préfecture de Paris a suspendu les activités du fonds de dotation (qui héberge les sommes reçues). Enfin, les copropriétaires ont appris, courant 2024, que deux des ruines acquises avec leur argent étaient mises en vente… Ça commence à faire beaucoup !
La rénovation des châteaux au point mort
Au château de La Mothe-Chandeniers (Vienne) comme à ceux de l’Ébaupinay (Deux-Sèvres) et de Vibrac (Charente), la plupart des bénévoles, au début débordants d’enthousiasme à l’idée de contribuer à la restauration de ces ouvrages, ont quitté le navire depuis longtemps. Beaucoup, découragés ; d’autres, totalement dégoûtés. « Les comptes sont complètement opaques. On n’a jamais de réponse aux questions que l’on pose. Et, en attendant, les chantiers sont suspendus », déplore Philippe, qui a participé au rachat de deux châteaux. C’est presque avec résignation qu’un autre donateur, volontaire des premiers jours, a parcouru, début janvier 2024, l’e-mail signé du président de Dartagnans annonçant la mise en vente de Vibrac et de l’Ébaupinay. « Quand j’ai lu ce qu’ils ont osé écrire, “Nous avons tout tenté, avec panache et détermination”, j’ai quand même failli m’étrangler », avoue-t-il.
Tous les chantiers ont cessé en juillet 2024, avec la mise en liquidation judiciaire de la filiale Dartagnans Développement, assure Christel Bourgeois, « co-chatelaine » depuis 2019 de l’Ébaupinay. Elle s’était inquiétée de dysfonctionnements dans l’entreprise dès 2020, après avoir passé plusieurs mois comme bénévole au chevet du château en ruine. Elle a, depuis, patiemment compilé les documents sur – ou émis par – la société. Et, selon elle, il n’y aurait plus d’activité depuis au moins un an au château de Vibrac, et depuis 18 mois à celui de l’Ébaupinay, dont l’accès serait fermé.
Où sont passés les millions ?
Au regard de la faillite de Dartagnans Développement et des lourdes pertes affichées par les SAS des quatre châteaux (qui regroupent chacune la communauté des particuliers ayant versé de l’argent pour leur rachat ou leur rénovation), les donateurs se posent une question de taille : que sont devenus les 8 millions d’euros collectés par la « maison mère », la SA Dartagnans ? De fait, début 2024, ses dirigeants ont indiqué que les SAS accusaient toutes des déficits de plusieurs centaines de milliers d’euros sur la période 2020-2023…
Le parcours d’une partie des fonds peut être identifié. Dans la constellation des sociétés fondées par les deux gérants de Dartagnans, Romain Delaume et Bastien Goullard, l’une s’en tire particulièrement bien : la SA Dartagnans, entre leurs mains. Cette dernière perçoit en effet, en tant qu’intermédiaire en financement participatif, 8 % de commission sur toutes les sommes levées pour les quatre châteaux. Soit, depuis 2019, un montant global d’environ 650 000 €. Surtout, des conventions d’animation et d’assistance, signées avec chacune des quatre SAS de co-chatelains, lui octroient une rémunération de 7 % pour des prestations diverses et variées. Cela va du « développement stratégique et commercial » à l’élaboration des programmes de travaux, en passant par la communication et le marketing, « l’assistance comptable et financière (sic), les ressources humaines… ». Une liste sans fin, ou presque. Si l’on reprend les montants affichés par la SA Dartagnans en travaux, salaires et études (entre 4 et 5 millions d’euros), la commission perçue pourrait ne pas être très éloignée du demi-million ! Enfin, la société réalise directement une partie de ces activités ; il est toutefois difficile de se faire une idée précise des sommes encaissées par ce biais, car elle n’a jamais publié ses comptes sociaux.
Copropriétés surendettées
Une chose est certaine : les SAS des châteaux sont beaucoup moins bien loties que la maison mère. Elles ne se trouvent pas, en effet, directement destinataires des dons et sommes collectés auprès des co-chatelains, comme on aurait pu logiquement le penser (et comme un grand nombre de donateurs le croyaient). En réalité, l’argent est versé à un fonds de dotation détenu par la SA Dartagnans qui, ensuite, le prête aux SAS. Aujourd’hui, celle de La Mothe-Chandeniers devrait quelque 1,5 million d’euros au fonds de dotation, celle de L’Ébaupinay, plus de 800 000 €, et celle de Vibrac, autour de 450 000 €… Alors même que ce sont les particuliers, détenteurs de ces SAS, qui ont financé toute l’aventure ! Un tour de passe-passe juridique qui pourrait se résumer de cette façon : des gains pour Dartagnans, des pertes pour la communauté des donateurs et des épargnants.
Des infractions à la pelle
Les sociétés de la galaxie Dartagnans relèvent des tribunaux de commerce de Paris, Niort et Poitiers en raison de leurs adresses différentes. Ces derniers (et les mandataires judiciaires des sociétés en liquidation) devraient tenter de se coordonner pour obtenir une vision complète du dossier. Jusqu’ici, les décisions semblaient limitées à leur périmètre respectif.
Fonds de dotation Dartagnans
- Absence de financement d’actions d’intérêt général
- Violation des règles de gestion financière prévues par décret relatif aux fonds de dotation
- Absence de transmission aux autorités des documents requis dans le cadre de leur pouvoir d’investigation prévu par la loi
SA Dartagnans
- Licenciement abusif
- Non-publication des comptes sociaux
- Non-tenue des AG aux dates réglementaires
- Démission, le 1er octobre 2024, de l’un des deux dirigeants, Bastien Goullard, de sa fonction de directeur général (un départ annoncé à l’AG extraordinaire de janvier 2024), sans modification des statuts
SAS Château de Vibrac
- Capital social non modifié malgré une campagne d’entrée au capital
- Non-publication des comptes sociaux depuis 2022
- AG 2022 et 2023 non réalisées
SAS Château de l’Ébaupinay
- Capital social non modifié malgré deux campagnes d’entrées au capital
- Non-publication des comptes sociaux
- AG 2022 et 2023 non réalisées
SAS Château de La Mothe-Chandeniers
- Capital social non mis à jour
- Non-publication des comptes sociaux depuis 2022
- AG 2022 et 2023 non réalisées
SAS Château de Boulogne-la-Grasse
- Capital social non mis à jour malgré une entrée au capital
- Non-publication des comptes sociaux
- AG 2022 et 2023 non réalisées
Mise à jour du 27 mars 2025 - Droit de réponse à la demande de Romain Delaume
À la suite de la publication de votre article intitulé « Dartagnans : un pour tous, tout pour lui ! », article qui me met en cause en ma qualité de fondateur et de dirigeant de cette société, il me semble indispensable d’apporter a vos lecteurs les précisions suivantes : ll importe en premier lieu de rappeler que l'ensemble des actionnaires a accès 4 l'intégralité des comptes des sociétés que vous évoquez. Toutes les assemblées générales ont été tenues, et toutes les informations ont été communiquées ! Aucun million n'est « parti en fumée ». À ce jour, les 57 000 co-Châtelains de notre communauté peuvent facilement analyser les comptes sociaux des sociétés mis à leur disposition. II est ainsi aisément vérifiable que sur 6,8 millions d’euros levés, 7,9 millions ont été investis. Soit 1,1 million de plus ! En outre, la grande majorité des fonds ne sont pas levés par Dartagnans, mais en direct par les sociétés qui détiennent les châteaux. Ces données sont publiques et donc facilement vérifiables. ll est par ailleurs exact qu'une filiale a été mise en liquidation à notre demande. Elle n’avait plus d’activité depuis trois ans et son principal actionnaire est décédé. La disparition de cette filiale ne perturbe en rien l'avancée des projets, ni les travaux de restauration. Ces travaux n’ont pas été interrompus, bien au contraire. Les châteaux ont mené des travaux et des actions d’intérêt général, de 2018 a 2024. Ces travaux sont visibles : le public peut les constater en venant sur place ou en suivant nos nombreuses publications sur les réseaux sociaux. Par ailleurs, malgré les difficultés que nous avons rencontrées pendant les 2 années de Covid qui nous ont malheureusement contraints à nous séparer de 2 châteaux, nous n’avons eu de cesse que de développer nos activités. Rien qu’a la Mothe Chandeniers, nous avons accueilli plus de 30 000 visiteurs en 2024. Enfin, la situation financiére de Dartagnans SAS est saine. Notre gestion est approuvée par 95 % des actionnaires qui votent en assemblée générale. Je m’étonne aussi que vous parliez de licenciement abusif. Aucun conseil de prud’hommes n’a jamais été saisi à ce jour pour licenciement abusif. En dernier lieu, sont listées dans votre article les prétendues infractions qui auraient été commises « à la pelle ». Comment faire autrement que d’accepter le tribunal médiatique et de celui de quelques détracteurs face à notre démarche novatrice ? Qui’il nous soit cependant permis de souligner, qu’en plus de l'approbation quasi unanime de nos actionnaires, il n’y a, à notre connaissance, aucun conflit en cours.
La réponse de Que Choisir
Que Choisir maintient intégralement ses informations. Elles sont issues d’une enquête approfondie, ayant abouti à un premier article, dans notre magazine, dès 2021, et étayées par de nombreux témoignages et documents écrits. Monsieur Delaume n’hésite pas, pour sa part, à livrer des contrevérités ou à procéder à des « régulations a posteriori ». Démonstration…
Monsieur Delaume écrit : « La grande majorité des fonds ne sont pas levés par Dartagnans, mais en direct par les sociétés qui détiennent les châteaux. » Les faits : aucune des sommes collectées avant 2020 (1 579 500 € pour le château de La Mothe-Chandeniers, 846 900 € pour l’Ébaupinay et 472 743 € pour Vibrac) n’a été versée au capital des sociétés de « co-châtelains » ; elles ont été virées au fonds de dotation de Dartagnans. C’est facilement vérifiable… sur les bilans comptables des entreprises. Monsieur Delaume écrit aussi : « Toutes les assemblées générales ont été tenues. » Les faits : les AG 2022 et 2023 ont eu lieu en janvier 2025, donc après la publication de notre article.
Monsieur Delaume écrit encore : « Aucun conseil de prud’hommes n’a jamais été saisi pour licenciement abusif. » Les faits : la mention de la saisine d’un conseil de prud’hommes est notée dans le jugement de liquidation de la société Dartagnans développement. Enfin, nous notons que Monsieur Delaume mentionne une liste « d’infractions commises “à la pelle” » par le groupe Dartagnans. Mais sans chercher à les contester.
Élisa Oudin
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