Poussières domestiques Chargées de composés toxiques

Poussières domestiques

Chargées de composés toxiques

Publié le : 19/03/2020 

Si la qualité de l’air intérieur est devenue un enjeu majeur de santé publique, la contamination des poussières reste peu connue. Elle ne fait jamais la une de la presse, pourtant, elle en apprend beaucoup sur la pollution de nos logements. Dans le cadre de l’Observatoire de la pollution domestique récemment mis en place par le fonds de dotation de l’UFC-Que Choisir, des analyses ont été réalisées dans 53 maisons et appartements disséminés sur le territoire et présentant des caractéristiques aussi variées que possible. Résultat, la poussière domestique est chargée en substances toxiques qui contaminent nos logements.

 

Quand Gaël a reçu les résultats du labo (lire l'encadré "Nos analyses"), il est resté perplexe. Les teneurs en phtalates s’élèvent à 1 481 microgrammes par gramme (µg/g) de poussière, un niveau très significatif. Or, il a eu beau chercher, rien dans son appartement de Courbevoie (92) n’explique, à première vue, la présence de ces composés chimiques utilisés comme plastifiants. Chez lui, il n’y a pas de revêtements de sol plastiques ni de rideau de douche, gros pourvoyeurs de ces molécules toxiques. Au fil de la discussion, le papier peint gaufré qui recouvre les murs semble un suspect possible, la famille ayant remarqué que de fines particules s’en détachaient. La plupart de ces papiers peints agréables au toucher et faciles à poser le sont précisément en raison des plastifiants, les fameux phtalates, qu’ils contiennent. Mais une des deux chambres a un sol en parquet stratifié et, dans l’autre, il y a du lino (1). « Elle sent fort le plastique si j’oublie de l’aérer », précise sa compagne. Le coupable est identifié.

Son logement est, cependant, loin de détenir les records en pollution par les phtalates. Celui de Philippe, qui se trouve en plein cœur de Strasbourg (67), affiche 4 138 µg/g, une quantité préoccupante. « L’agence immobilière a fait changer les revê­tements de sol avant mon entrée dans les lieux et elle a opté pour du lino bas de gamme », autrement dit un PVC fabriqué avec des plastifiants, nous explique le locataire. À Orthez (64), 3 385 µg/g ont été relevés dans le 80 m2 de Béatrice, entièrement revêtu de sols en PVC. Quant à Thierry et son épouse, des adeptes du bio, ils ont vraiment été dépités en feuilletant leurs résultats : 2 840 µg/g de phtalates. « Nous avons acheté un sol en plaques vinyle il y a deux ou trois ans. Nous l’avons choisi pour ses motifs déco qui nous plaisaient », regrettent-ils aujourd’hui.

Sans être aussi alarmantes, des teneurs supérieures à 1 000 µg/g ont été décelées dans une dizaine d’habitations. D’ailleurs, aucune n’échappe aux phtalates, même si les taux sont parfois très faibles. Or, la plupart d’entre eux présentent de vrais risques pour la santé. Ceux qu’on retrouve dans tous les intérieurs, à commencer par le DEHP, figurent dans la liste des substances extrêmement préoccupantes de la réglementation européenne Reach. Il s’agit là des plus nocives, appelées à être retirées du marché. Les phtalates que l’on trouve dans nos domiciles sont toxiques pour la reproduction, perturbateurs endocriniens et, pour certains, cancérigènes. Mieux vaut éviter d’en ingérer et d’en respirer via la poussière.

 

Du bisphénol A aux retardateurs de flamme

Nos analyses mettent d’autres polluants universels en évidence. Le bisphénol A, reprotoxique et perturbateur endocrinien, a été épinglé dès 2010 par Que Choisir. Malgré les restrictions d’usage, il entre encore dans la composition de nombreux objets du quotidien, en plastique ou non, de matériels informatiques, d’appareils électroménagers… Les quantités en bisphénol A dans les poussières prélevées chez les participants à notre campagne d’analyses oscillent entre 1 et 6 µg/g, un niveau faible mais qui n’a rien d’anodin quand il s’agit de perturbateurs endocriniens.

Les autres contaminants omniprésents sont des métaux lourds, notamment les plus dangereux, plomb et cadmium. Cancérigène possible, le cadmium s’accumule dans l’organisme. On le suspecte aussi d’être mutagène. Le plomb est également bioaccumulable et il provoque le saturnisme, une maladie qui perturbe le développement cérébral de l’enfant. Heureusement, les teneurs sont souvent inférieures à 1 µg/g pour le cadmium et à 100 µg/g pour le plomb dans 73 % des logements, et même à 50 µg/g dans 45 % d’entre eux. Les seules proportions très inquiétantes ont été mesurées dans une maison centenaire, qui affiche 1 065 µg/g de plomb, à comparer à la limite réglementaire de 400 µg/g fixée pour les sols aux États-Unis. « J’ai été effrayée quand j’ai reçu les analyses », nous confie la propriétaire. Les émanations peuvent provenir des boiseries anciennes, signature des constructions bourgeoises de l’époque, voire des murs, recouverts auparavant de peintures au plomb.

De la nicotine a évidemment été retrouvée chez les amateurs de tabac, parfois à des niveaux élevés, mais aussi, à leur grande surprise, chez des participants qui ne fument pas. L’explication ? Il suffit de recevoir des fumeurs pour que leurs vêtements en déposent dans le logement, ou de laisser une porte-fenêtre ouverte quand ils grillent une cigarette sur la terrasse pour qu’elle entre en force. Une fois à l’intérieur, elle s’élimine difficilement. Nos résultats concernant les retardateurs de flamme bromés, interdits en 2006 en raison de leur toxicité pour la santé humaine et l’environnement, s’avèrent rassurants. On ne les détecte plus dans les logements, ou seulement à l’état de traces infimes, à quatre exceptions près. Ils ont été remplacés par les retardateurs de flamme phosphatés, que l’on repère dans 100 % des analyses. Leur présence demeure néanmoins inférieure à 1 µg/g dans la moitié des habitations. Ils proviennent des ordinateurs, des téléviseurs, de l’électroménager, des canapés et des fauteuils. Dans un avis de 2015, l’Agence de sécurité sanitaire (Anses) jugeait le rapport bénéfices/risques des retardateurs de flamme nettement défavorable compte tenu de leur nocivité. Dommage qu’ils soient toujours autorisés.

En revanche, le mercure est en général absent, ou à teneur minime, dans la plupart des logements analysés. Tout comme les hydrocarbures aromatiques polycycliques (HAP). On en découvre chez les fumeurs ou dans les habitations pourvues d’une cheminée, guère ailleurs, sauf à Limoges (87), où un de nos participants possède une lampe à pétrole ! Et si les concentrations en pesticides restent limitées, du lindane, du pentachlorophénol, de l’endosulfan et des molécules de dégradation du DDT, tous interdits depuis longtemps, ont été quantifiés par le laboratoire. « La charpente a été traitée il y a presque 30 ans », nous affirme un de nos volontaires. « Mes meubles anciens ne l’ont pas été depuis au moins 20 ans », ajoute un autre. Sauf que si ces pesticides ont été prohibés, c’est – outre leur toxicité – en raison de leur très grande persistance. La détection de perméthrine ou de cyperméthrine témoigne de l’usage d’insecticides ou de l’existence d’un tapis traité. Le propoxur a été dépisté dans près d’un logement sur deux, la plupart du temps dans des proportions infimes. Biocide interdit en 2010, il est pourtant demeuré autorisé comme antiparasitaire dans les colliers, les sprays et les poudres antipuces des chiens et des chats. En 2012, l’Anses avait exigé le retrait de colliers antipuces en contenant, le risque étant jugé réel pour les enfants qui câlinent leur animal favori.

 

Le logement le moins contaminé est parisien

Au bout du compte, sur les 53 habitations analysées, seulement une dizaine sont très peu polluées. Il s’agit de maisons et d’appartements situés aussi bien dans la Drôme, l’Hérault, la Haute-Garonne, le Pas-de-Calais, la Moselle et le Gers qu’en Île-de-France. Mais le moins contaminé de tous est un appartement parisien occupé par un couple et ses deux jeunes enfants. On n’y détecte aucune trace de pesticides ni de HAP, que d’infimes traces de retardateurs de flamme phosphatés, à peine 79 µg/g de phtalates et des teneurs minimes en métaux lourds. De quoi surprendre les provinciaux persuadés de vivre dans un cadre plus sain que les habitants de la capitale, ce qui est peut-être vrai à l’extérieur, mais pas à l’intérieur où ce sont surtout nos habitudes, notre mobilier, nos revêtements de sol et muraux, notre décoration et nos produits d’entretien qui déterminent le degré de pollution du logement.

Nos analyses

Les analyses du Fonds de dotation (1) de l’UFC-Que Choisir ont été réalisées dans le cadre de l’Observatoire de la pollution domestique récemment mis en place. Celui-ci a sélectionné 53 logements, aux caractéristiques variées, situés dans toute la France. Certains se trouvent en centre-ville, d’autres à la campagne, ou proches d’une zone industrielle ou d’une voie rapide. Bien sûr, le panel retenu compte plusieurs générations d’habitations, de l’ancien au récent.

Un sac d’aspirateur universel a été fourni aux participants. Ils ont laissé la poussière s’accumuler pendant une semaine, puis ont passé l’aspirateur dans les pièces à vivre avant de nous renvoyer le sac. Le laboratoire chargé des analyses a tamisé la poussière pour en conserver les éléments les plus fins, puis recherché de nombreux polluants nocifs par différentes techniques analytiques.

Les divers polluants recherchés : 32 pesticides, entre insecticides organochlorés, organophosphorés, pyréthrinoïdes et quelques biocides ; 12 plastifiants, entre phtalates et bisphénols ; 13 retardateurs de flamme, bromés et phosphatés ; 16 hydrocarbures aromatiques polycycliques (HAP) ; la nicotine et 12 métaux lourds, dont le plomb, le cadmium et le mercure, qui sont les plus toxiques.

(1) Le fonds de dotation de l’UFC-Que Choisir, notamment alimenté par des dons de sympathisants (Consolidons.org) a pour objectif de produire davantage d’outils informatifs au service de tous, accessibles gratuitement. Outre l’Observatoire de l’air intérieur dont il est question ici, cela peut être des applications pour smartphones (QuelCosmetic), des cartes interactives (qualité des soins, des réseaux mobiles…), des mallettes pédagogiques pour l’éducation des consommateurs, etc.

Trouver les coupables

Un vrai jeu de piste

À La Roche-sur-Yon (85), un couple habitant une maison avec jardin a été choqué par les analyses reçues. 

Polluants extérieurs

Les analyses de leurs poussières les ont choqués. Tous les chiffres s’avéraient supérieurs à la moyenne, que ce soient les teneurs en plomb, en nicotine (alors qu’ils ne fument pas), en phtalates. Sans oublier les concentrations de dangereux pesticides – DDT, lindane, PCP, endosulfan, tous interdits – et d’hydrocarbures aromatiques polycycliques (HAP). Mais en cherchant bien, les résultats ont fini par s’expliquer. « La maison a été construite sur du remblai, pas très loin de la voie ferrée. À chaque fois que je creuse dans le jardin, je trouve des morceaux de ferraille, précise Robert. Notre chat vit beaucoup dehors. Il traîne partout avant de rentrer. Je pense qu’il rapporte des polluants de l’extérieur. »

Traces de pesticides organo-­chlorés

C’est fort probable pour le plomb que doit contenir la terre des environs utilisée au moment de la construction, dans les années 1950. À l’époque, on ne se souciait pas de la contamination des sols. Les HAP auraient pu provenir des deux cheminées, si ce n’est qu’elles sont condamnées. Le propriétaire soupçonne la rue très passagère qui longe l’habitation. Quant aux traces de pesticides organochlorés, prohibés depuis longtemps, il suffit de quelques échanges avec notre participant pour identifier le coupable. « Dans les combles, la charpente est en partie apparente, on voit très bien à sa couleur qu’elle a été traitée, note Robert. C’était avant notre emménagement, il y a plus de 20 ans. Je n’aurais jamais pensé qu’elle relâche encore des polluants. » Concernant la nicotine, « nos enfants fumeurs viennent souvent chez nous, mais comme le cendrier est dehors, nous ne nous attendions pas à trouver de la nicotine à l’intérieur. » L’origine des phtalates paraît un peu plus incertaine, même si Robert s’est toujours interrogé sur la poussière permanente visible sur le revêtement de sol plastifié qu’il a posé dans une chambre. Un fautif très plausible. 

 

(1) Les participants parlent de lino pour leurs revêtements de sols en PVC. Il ne s’agit pas du linoléum qui, lui, ne contient pas de phtalates.

Élisabeth Chesnais

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Sandrine Girollet

Observatoire de la consommation