Peer-to-peer, gravure, échanges

Une étude inédite des comportements des internautes

Publié le : 20/12/2005 

L'Université Paris XI (laboratoire ADIS) et l'UFC-Que Choisir rendent publique une étude inédite qui décrit et analyse les pratiques de copiage des internautes en France à partir d'un échantillon national de 4000 personnes.

Cette étude, dont il n'existe pas d'équivalent en France et en Europe, permet enfin de mieux comprendre (statistiques descriptives) et d'expliquer (tests économétriques) les usages et les comportements des internautes et par la même occasion fait tomber ou relativiser certains a priori sur les motivations des copieurs et les effets supposés « catastrophiques » de leurs pratiques sur l'économie des industries culturelles.

Du point de vue du profil des copieurs, il apparaît que l'échange de copie est une pratique très répandue qui concerne pratiquement toutes les catégories sociales. Les copieurs ne peuvent pas uniquement être assimilés à des jeunes irresponsables ou à des resquilleurs. En fait, près de 11 millions d'internautes en France téléchargent de la musique sur Internet (soit plus de 40% des internautes).

Sur les facteurs explicatifs du copiage (probabilité d'être copieur et intensité du copiage), les variables significatives sont : un effet d'imitation et de contagion sociale (amis, familles, relations de travail...), l'accès à une diversité culturelle plus importante, le prix perçu des originaux, les compétences informatiques et dans une moindre mesure, le niveau d'études.

Par contre, la perception du risque juridique et le niveau d'achat de CD et de DVD sont des variables neutres donc non explicatives du copiage. Il ressort donc que la politique répressive est particulièrement inefficace et ce d'autant plus qu'elle n'est pas fondée d'un point de vue économique si l'on considère les effets du copiage sur les achats de CD et de DVD.

Du point de vue des dépenses culturelles, il existerait une relation particulière entre le copiage P2P de musique et de films et les achats de biens culturels (CD, DVD) :

- Il ressort de l'étude que, d'une manière générale, les achats de CD et de DVD ne sont pas affectés par l'intensité du copiage sur les réseaux P2P. Cela peut s'interpréter comme une indépendance des deux pratiques ou, plus vraisemblablement, par la neutralisation de deux logiques contradictoires : substitution des achats d'originaux par le copiage, complémentarité/"cumulativité" de la pratique de copiage et de l'achat d'originaux.

- En revanche, l'intensité de copiage de musique toutes techniques confondues s'avère un facteur favorable aux achats de CD et de DVD. Les « gros » copieurs achètent donc relativement plus de biens culturels que les autres.

Du point de vue du consentement à payer, le copiage ne supprime pas la disposition à payer des internautes. Ils attribuent donc une valeur économique aux contenus qu'ils échangent.

Ce résultat est révélé par l'analyse du consentement à payer (6,66 euros pour la musique, 8,44 euros pour les films et 12,62 euros pour les deux) pour accéder à des services de téléchargement libre. Ce consentement à payer est néanmoins inférieur au prix d'un original : cela suggère que les consommateurs estiment que le prix actuel des originaux est trop élevé.

En conclusion, l'étude permet de largement relativiser les a priori qui circulent sur les pratiques de copiage : les conséquences économiques graves ou l'atteinte à la diversité culturelle.

Pour sa part, l'UFC-Que Choisir considère donc que les principales dispositions du projet de loi DAVSI , qui ne sont fondées sur aucune étude fiable des comportements, ne sont ni légitimes sur le plan éthique ni justifiées économiquement.

En effet, ce projet de loi, qui ne devrait pas être adopté en l'état :

- Organise une répression injustifiée contre les consommateurs (la riposte graduée),

- Prive les consommateurs de l'accès à la diversité culturelle (suppression des échanges peer to peer sans cryptage),

- Renforce les positions dominantes de l'industrie culturelle et de certains éditeurs informatiques qui contrôlent les logiciels de cryptage (généralisation des DRM ).

quelques résultats descriptifs

Quels motifs pour le non-copiage et le copiage ?

Les données ont été redressées pour être représentatives de la population des internautes français.

- Les raisons pour lesquelles un individu n'est pas copieur :

Parmi les motifs les plus cités pour le non-copiage de musique, plus de 50% des individus déclarent que les copies sont de moins bonne qualité que les originaux et que cela prend trop de temps. En revanche, le risque juridique est une des raisons les moins avancées.

Pas d'accord

Plutôt d'accord

D'accord

Tout à fait d'accord

Je ne m'intéresse pas à la musique

76,12 %

11,25 %

7,19 %

5,44 %

Je préfère posséder uniquement des originaux parce qu'il y a un risque juridique

64,01 %

16,63 %

8,93 %

10,43 %

Les copies sont de moins bonne qualité que les originaux

44,68 %

23,31 %

15,81 %

16,20 %

Cela prend trop de temps

44,25 %

22,69 %

19,30 %

13,76 %

Cela est trop compliqué

55,08 %

15,94 %

12,08 %

16,91 %

Les raisons pour lesquelles un individu copie

Parmi les raisons invoquées pour le copiage figurent le prix des originaux jugés trop élevés, la découverte de nouveaux artistes et les possibilités d'usage.

Pas d'accord

Plutôt d'accord

D'accord

Tout à fait d'accord

Il n'y a pas assez de diversité dans les magasins ou sur les sites Internet à téléchargement payant

46,22 %

19,32 %

13,77 %

20,70 %

Cela permet d'acheter d'autres biens culturels (DVD, jeux vidéo.)

35,72 %

25,66 %

21,12 %

17,50 %

Il est possible de faire des compilations

13,90 %

18,07 %

26,36 %

41,68 %

Le prix des originaux est trop élevé

3,78 %

9,43 %

14,28 %

72,51 %

Il est possible d'obtenir une copie immédiatement (sans se déplacer)

17,38 %

21,30 %

22,55 %

38,79 %

Le copiage permet de découvrir de nouveaux artistes

10,19 %

11,55 %

21,55 %

56,71 %

Il est possible de lire immédiatement les morceaux sur un lecteur MP3

19,03 %

20,64 %

20,36 %

39,98 %

Je peux obtenir un morceau à l'unité plutôt qu'un album

11,09 %

12,87 %

18,68 %

57,37 %

C'est gratuit

10,01 %

19,48 %

22,35 %

48,17 %

Pratiques d'échange de copies et marchés des biens culturels

Le graphique suivant présente le niveau de copiage (évalué par les morceaux de musique copiés possédés par l'individu, quelles que soient les méthodes d'approvisionnement utilisées) pour chaque niveau de dépenses culturelles dans l'acquisition de CD et de DVD.

Il apparaît que les copieurs assidus sont également en proportion les plus gros acheteurs de CD et de DVD. Si l'on s'en tient à une telle analyse descriptive, on peut en déduire une cumulativité des pratiques d'achat et de copiage. Cela semble logique : pourquoi copier si l'on ne s'intéresse pas à ce que l'on copie ?

Pour autant, on ne peut pas conclure à ce stade, et sans prendre en considération d'autres variables, que les achats de CD et de DVD sont positivement ou négativement affectés par le copiage P2P.