par Elsa Casalegno, Lauryne Dos Santos
par Elsa Casalegno, Lauryne Dos Santos
La marque leader du thon en boîte proposait à ses clients de faire analyser gratuitement la teneur en mercure de ses conserves. Que Choisir s’est prêté au jeu. Résultat : il y a bel et bien du mercure, en concentrations variables. De quoi inquiéter, même si la réglementation est respectée.
Opération transparence pour le n° 1 du thon en conserve. Du 24 mars au 5 mai, la marque Petit Navire, filiale du géant thaïlandais Thai Union, proposait à ses clients de faire analyser gratuitement la teneur en mercure des boîtes qu’ils avaient achetées en grande surface. Cette opération nommée « Faites le test » se veut une riposte à une enquête publiée en octobre 2024 par les associations Bloom et Foodwatch (Du poison dans le poisson, lire l’encadré), qui alertaient sur l’ampleur de la contamination du thon par ce métal toxique.
Chez Que Choisir, nous avons un appétit immodéré pour les tests ; nous avons donc décidé de participer. Pour cela, nous avons acheté deux boîtes (une de thon albacore, et une de thon germon) en supérette, rempli le questionnaire et posté le tout, en deux enveloppes, le 31 mars et le 7 avril. Les résultats sont tombés trois semaines plus tard : l’une des boîtes contenait 0,27 mg de mercure par kilo de thon ; l’autre en contenait 0,45 mg/kg. Toutes deux sont donc bien conformes à la réglementation, et peuvent être vendues.
Notre première boîte affiche un taux tout juste inférieur à la limite réglementaire la plus stricte, fixée à 0,3 mg/kg, qui concerne une partie des poissons (cabillaud, sardine, anchois, etc.). En revanche, la deuxième la dépasse largement et, si elle est conforme, c’est parce que le thon bénéficie d’une limite réglementaire nettement plus tolérante, fixée à 1 mg/kg (lire l’encadré). Une différence de traitement que dénonçaient justement Bloom et Foodwatch. D’ailleurs, dans leur enquête, la plupart des conserves respectaient, elles aussi, les seuils réglementaires.
Dans tous les cas, il est impossible de conclure que manger du thon n’expose pas au mercure… Or, ce métal est considéré par l’Organisation mondiale de la santé (OMS) comme « l’une des 10 substances chimiques gravement préoccupantes pour [notre] santé ». En effet, il est cancérogène, mutagène et reprotoxique. Il est également nocif pour le système nerveux central, et peut engendrer des retards de développement ou des troubles comportementaux chez les enfants en contact in utero ou après la naissance.
Malheureusement, il est détecté chez quasiment 100 % des adultes et des enfants en France, à un niveau plus élevé que dans la plupart des pays européens. Face à cette situation, l’Agence nationale de sécurité sanitaire (Anses) a revu la dose hebdomadaire tolérable (DHT, dose à partir de laquelle l’ingestion de mercure est nocive pour la santé) à la baisse, en la divisant par deux. Elle est désormais fixée à 0,1 microgramme de mercure par kilo de poids corporel et par jour. Résultat de ce renforcement, ce sont en réalité près de 890 000 enfants de 3 à 17 ans qui dépassent la DHT, soit 7,3 % des enfants, et 1,9 million d’adultes (soit 4 % de la population).
La réglementation européenne définit trois seuils réglementaires différents pour une même catégorie d’aliments, en l’occurrence les produits de la mer (1) :
La concentration en mercure du thon peut donc légalement être trois fois plus élevée que pour le maquereau ou la sardine, alors même que le risque sanitaire est identique.
À noter Ces normes sont valables pour le poisson frais, mais aucune limite réglementaire n’est fixée pour les conserves.
Dans leur rapport « Du poison dans le poisson » (1), Bloom et Foodwatch avaient analysé 148 conserves achetées dans plusieurs pays d’Europe : toutes étaient contaminées au mercure, pour certaines à des teneurs dépassant les seuils réglementaires.
Parmi elles, 57 % contenaient plus de 0,3 mg/kg et 1 sur 10 excédait 1 mg/kg (le maximum toléré pour le thon). Parmi ces boîtes hors des clous, les associations pointaient du doigt une référence : « Une boîte de Petit Navire achetée dans un Carrefour City à Paris affiche une teneur record de 3,9 mg/kg. C'est presque 4 fois la teneur maximale du thon frais et 13 fois celle des espèces soumises à la norme la plus restrictive de 0,3 mg/kg. » D’où la contre-attaque actuelle de la marque.
L’étude pointe aussi les incohérences de la réglementation, qui applique trois seuils différents selon les poissons. De plus, ces seuils sont définis pour le thon frais, mais pas pour le thon en conserve, cuit et déshydraté, alors que ce processus augmente de fait la concentration en mercure. D’après les deux associations, en tenant compte de cette transformation, le mercure serait deux à trois fois plus concentré dans le thon en conserve que dans le thon frais. Résultat, toute personne de moins de 70 kg – a fortiori les enfants – ingérerait, à raison de 100 g de thon par semaine, davantage que la dose hebdomadaire tolérable (DHT) établie par l’Autorité européenne de sécurité des aliments (Efsa).
Elsa Casalegno
Lauryne Dos Santos
Rédactrice technique
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