par Elsa Casalegno, Noé Bauduin
par Elsa Casalegno, Noé Bauduin
Depuis des mois, les commerces, grandes surfaces comme petits crémiers, affichent périodiquement des rayons œufs vides. Pas de panique, il ne s’agit pas d’une disparition des élevages ou d’une nouvelle épidémie de grippe aviaire. Simplement, la production ne suit pas la demande, qui a explosé depuis les confinements liés au covid et la crise inflationniste. Mais la filière promet un retour à un approvisionnement plus fluide courant 2026.
« Pas une seule boîte dans ma grande surface ! » « Plus rien chez le fromager ! » « Après midi, impossible de trouver des œufs au marché… » Depuis plusieurs mois, ce genre de réflexions fleurissent dans les conversations, souvent suivies d’un « mais, pourquoi ? » vaguement inquiet, tant les œufs font partie intégrante du régime quotidien des Français. La raison est simple : c’est notre propre gourmandise qui occasionne cette pénurie !
Les confinements de 2020 ont redonné aux ménages le goût de faire la cuisine, en particulier des pâtisseries très utilisatrices d’œufs, au point d’en acheter chaque année davantage. La crise inflationniste provoquée par l’invasion de l’Ukraine par la Russie, en février 2022, a accentué le phénomène : leur pouvoir d’achat mis à mal, les consommateurs se sont tournés vers les protéines les moins chères du marché : les œufs.
Résultat, ils en ont gobé 237 chacun en moyenne en 2025 (1), un record ! En grande surface, qui pèse la moitié des volumes totaux, ils en ont acheté 5 % de plus qu’en 2024 et 25 % de plus en 10 ans, d’après le panéliste Circana.
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Une hausse conséquente : ramenée à l’échelle du pays, « les éleveurs doivent fournir 300 millions d’œufs en plus chaque année », expliquent les représentants du CNPO, l’interprofession de la filière œufs. Sauf qu’une poule, elle, ne peut guère pondre plus d’un œuf par jour ! D’où une tension entre l’offre et la demande, illustrée par les pénuries régulièrement constatées dans les points de vente.
Comme nous le relations déjà en novembre dernier, le taux de rupture en grande surface était de 13 % en fin d’année dernière – ce qui signifie que sur 100 références en rayon, il en manquait 13. Une proportion énorme, alors que ce taux est de 2 % en moyenne sur l’ensemble du magasin. Plus ponctuellement, les intempéries (tempêtes, chutes de neige) et les blocages de villes par les agriculteurs ont accentué les difficultés d’approvisionnement en ce début d’année 2026.
Les pénuries peuvent alors être plus élevées – quoique fluctuant au gré des dates de livraison des fournisseurs. Par exemple, dans les hypermarchés d’une des principales enseignes françaises, nous avons relevé, le 13 février, des taux de rupture des conditionnements vendus sous sa propre marque tournant autour de 15 % à 20 % pour les petites boîtes, et jusqu’à 40 % à 50 % pour les plus grosses. Concernant les marques nationales, ces taux varient de 20 % à 35 % pour Loué, le leader du marché, et de 20 % à 40 % pour L’œuf de nos villages.
Pour autant, cet aliment n’a pas subi de hausse de prix supérieure à celle de l’ensemble du rayon alimentaire, au contraire : d’après nos relevés, elle serait de + 1 % depuis 6 mois (le début approximatif de la pénurie visible en rayon), et de seulement + 0,80 % sur 2 ans, moins que l’inflation alimentaire.
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La filière table sur la poursuite de cet engouement, et compte bien y répondre. Elle veut également éviter le développement des importations (en provenance d’Espagne surtout, mais aussi de Belgique et des Pays-Bas, et marginalement de quelques autres pays, dont l’Ukraine), qui pour l’heure comblent le déficit d’offre – essentiellement pour les usines agroalimentaires et la restauration hors foyer. Le taux d’auto-approvisionnement a ainsi chuté à 95 % l’an dernier (ce qui signifie que la production hexagonale ne couvre que 95 % des besoins), alors qu’il était encore de 102 % en 2021.
Le CNPO a pour ambition de produire l’équivalent de 269 œufs par habitant en 2035, soit 18 milliards d’œufs pondus annuellement dans l’Hexagone (contre 15,9 milliards en 2025), et de revenir à un taux d’auto-approvisionnement de 101 %. Mais accroître l’offre implique de construire de nouveaux poulaillers, d’autant plus qu’en parallèle, les aviculteurs sont contraints de supprimer les cages et d’élever les poules au sol, ce qui implique davantage d’espace par animal.
Le CNPO vise 575 nouveaux bâtiments (soit 10 millions de places de poules) d’ici 2035, mais déplore les obstacles auxquels les porteurs de ce type de projet sont confrontés : lenteur des autorisations administratives, difficulté à obtenir des prêts bancaires, et opposition quasi systématique de la part des riverains, qui multiplient blocages et recours.
En attendant, que les adeptes des œufs se rassurent : « Les tensions vont progressivement disparaître à partir de juin », promet Yves-Marie Beaudet, président du CNPO. Pour cela, les poules ont été gardées plus longtemps avant d’être réformées, et près de 1,2 million de pondeuses supplémentaires devraient arriver dans les élevages.
Le principal facteur d’écart de prix en grande surface reste le mode d’élevage des poules, signalé par un numéro :
Le prix de l’œuf est multiplié par deux entre le code 2 et le code 0.
Les œufs de poules élevées en cage (code 3) ont, quant à eux, quasiment disparu des commerces de vente au détail. Les 15 % d’œufs issus de cages encore produits au niveau national sont destinés à l’agroalimentaire ou à la restauration hors domicile, voire à l’export. Cette part se réduit progressivement, au fil des mises aux normes des bâtiments : la filière estime qu’il n’en restera que 10 % en 2030.
(1) Incluant toutes les formes de consommation : œuf coquille ou ovoproduits incorporés dans les plats préparés.
Elsa Casalegno
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