Maison de retraite

La pénurie, vraiment ?

Publié le : 07/03/2014 

Une étude publiée début février conclut à la nécessité de créer plus de 540 000 places en maisons de retraite d’ici 2040 en France. Des projections reprises largement par la presse, mais qui sont à examiner avec recul.

 

La société qui a réalisé l’étude se nomme Cap Retraite. Elle se présente comme « le premier service français d’aide à la recherche de maisons de retraite ». Parler de « service d’aide à la recherche de clients pour les maisons de retraite privées » serait plus exact. Cap Retraite est en effet rémunérée (1 200 € par personne) par les établissements vers lesquels elle oriente les particuliers qui contactent son centre d’appel. Ses téléconseillers prennent en compte des critères simples comme la localisation, le type d’hébergement et la date d’entrée souhaités, mais ils n’étudient pas en détail les offres des maisons de retraite. Ils seraient d’ailleurs bien en peine de le faire depuis Jérusalem, où Cap Retraite les a installés (l’entreprise est connue sous le nom d’Upsider en Israël).

Disponible sur le Web, son étude s’intitule « La France face à la pénurie de maisons de retraite ». Basées sur les chiffres de l’Insee, elle met en parallèle l’augmentation inéluctable des plus de 80 ans dans les 25 prochaines années et le nombre de places existantes en établissements d’hébergement pour personnes âgées dépendantes (Ehpad). Les octogénaires représenteront 10 % des Français en 2040 et nombre d’entre eux perdront leur autonomie. La conclusion est déjà dans les prémisses. Il faut construire, on va manquer de lits, certaines régions étant déjà en situation critique comme Paris, la Haute-Marne ou la Seine-Maritime.

Évident ? Non, pour plusieurs raisons sur lesquelles l’étude passe très vite. D’abord, on ne sait pas très bien comment va évoluer l’espérance de vie sans incapacité. Il n’est peut-être pas inutile de le rappeler, les octogénaires sont majoritairement valides. Interrogés par l’Insee en 2007, 51 % des Français de 80 à 89 ans ne déclaraient aucune limitation motrice, sensorielle ou intellectuelle (les femmes sont un peu moins solides mais se disent complètement aptes à 45 %). Parmi les « invalides », beaucoup disent entendre moins bien ou avoir du mal dans des activités quotidiennes comme monter l’escalier ou bêcher le jardin,  ce qui n’est pas exactement l’antichambre de l’Ehpad. Si cette espérance de vie sans incapacité augmente plus rapidement que l’augmentation de l’espérance de vie tout court, les besoins en Ehpad seront diminués.

Par ailleurs, l’étude donne des chiffres différents de ceux de l'Insee. La Seine-Maritime, par exemple, était au-dessus de la moyenne pour l’offre globale en maison de retraite en 2012 : 156 places pour 1 000 personnes de plus de 75 ans, contre 127 sur l’ensemble de la France métropolitaine, selon l’Insee.

Attention aux investissements en Ehpad

Tout cela ne prêterait guère à conséquence si des officines peu scrupuleuses ne démarchaient pas activement les particuliers depuis des années pour les inciter à investir dans des Ehpad, en leur faisant miroiter les avantages habituels : défiscalisation (en loi Bouvard), simplicité (le vendeur s’occupe de tout) et clientèle garantie. N’a-t-il pas été établi scientifiquement que la France manquait d’Ehpad ?   

En réalité, ces Ehpad sont des produits très complexes pour un investisseur néophyte. La revente des parts est extrêmement compliquée. Les établissements trop chers peinent à se remplir, y compris à Paris ou sur la Côte-d’Azur. Les clients ne se précipitent pas systématiquement. Si c’était le cas, d’ailleurs, des établissements payeraient-il Cap Retraite pour en trouver ? C’est peu probable. Et Cap Retraite peut-il vraiment ignorer tous ces éléments ? C’est tout aussi improbable.