par Elsa Casalegno
par Elsa Casalegno
Animaux d’élevage et cultures ont été soumis à des températures extrêmes ces dernières semaines, avec des mortalités dans les élevages et des rendements en baisse. Pour autant, le spectre d’une pénurie alimentaire n’est pas à redouter, bien que des tensions puissent apparaître ponctuellement. L’impact se fera plutôt ressentir sur les prix en rayon, cette année mais aussi l’an prochain. Explications.
Le bilan des canicules se précise, et les chiffres sont effarants : près de 3 millions de volailles sont mortes, et on s’attend à une production de maïs en grains en recul de 30 %, de 20 % pour les fruits et légumes. Localement, les impacts sont parfois plus graves : la moitié des jeunes carottes ont été détruites dans les Hauts-de-France, et jusqu’à 60 % du houblon, tandis que la récolte de cassis dans le Maine-et-Loire s’effondrerait de 70 %. Les prairies sont réduites à l’état de paillasson dans plusieurs régions, et la production de lait des vaches a chuté de 30 % pendant les épisodes de fortes chaleurs. Face à ces estimations du ministère de l’Agriculture et des filières agricoles, dans quelle mesure l’approvisionnement alimentaire des Français pourrait-il être impacté ?
Pas d’affolement : il n’y aura pas de famine, ni même de pénurie. En revanche, il faut s’attendre à des difficultés pour des productions spécifiques. Ainsi, concernant les fruits et légumes, les récoltes sont en recul, en particulier pour les légumes d’été, touchés en pleine pousse. Et inutile de compter sur le commerce avec nos voisins, en particulier l’Espagne, confrontés aux mêmes difficultés climatiques que la France. « Les prix de ces produits devraient donc augmenter, constate Christophe Gouel, directeur de recherche à l’Institut national de recherche pour l'agriculture, l'alimentation et l'environnement (Inrae). Mais ce sera très temporaire, car les légumes ont des cycles de production très saisonniers. Et il est possible que ces hausses de température aient des effets positifs sur d’autres types de productions. »
Les effets sur les produits d’élevage sont de plusieurs ordres : tout d’abord, l’impact direct, sur les animaux, des températures élevées. Par exemple, les bovins sont en stress thermique au-delà de 25 °C, et les 35 à 40 °C atteints dans de nombreuses régions sont pour eux une vraie souffrance. Pour les animaux logés sous des bâtiments mal isolés, comme certains élevages de porcs ou de volailles, les conséquences ont parfois été fatales. Ainsi, 3 millions de poulets sont morts de chaud ces dernières semaines. « Une baisse des volumes de viandes de volaille [ou de porc] entraîne une hausse des prix. Mais 3 millions de poulets, cela représente 1,5 % de la population totale, c’est non négligeable, mais c’est absorbable par le marché », tempère Christophe Gouel. Les consommateurs ne percevront sans doute pas ce déficit d’offre, d’autant que la consommation de viande s’effondre lors de telles chaleurs, les amateurs de barbecues se faisant rares par 40 °C !
La situation est moins difficile pour les œufs. Après une longue période d’approvisionnement tendu et de rayons régulièrement vides dans les grandes surfaces, de nouveaux éleveurs se sont installés ces derniers mois, compensant les effets négatifs de la canicule. De plus, l’été est habituellement une période de moindre consommation d’œufs, et la pénurie ne s’est pas ressentie dans les rayons. Toutefois, « de nombreux élevages ont été touchés, quel que soit le mode de production [en cage, hors sol ou en plein air], explique Alice Richard, directrice de l’interprofession de la filière, le CNPO. Cela a engendré des pertes d’animaux (1 à 1,5 % des pondeuses sont mortes entre fin juin et début juillet), mais aussi des œufs plus petits et moins fréquents. Il y a donc eu un impact sur le nombre et le calibre des œufs. Heureusement, le rythme de ponte revient à la normale dès que les températures redescendent. »
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Mais il y a aussi une autre conséquence, indirecte et à moyen terme : « La baisse de rendement du maïs et du fourrage va entraîner une hausse du coût de l’alimentation animale dans les mois qui viennent, souligne Christophe Gouel. Si, en parallèle, le prix de la viande n’augmente pas pour compenser ces charges supplémentaires, on risque d’assister à une décapitalisation des cheptels bovins [et ovins], faute de pouvoir les nourrir. Il n’y aura donc pas forcément de hausse du prix de la viande rouge dans l’immédiat, du fait de cet afflux d’animaux à l’abattage. En revanche, les prix pourraient augmenter l’an prochain, car le stock d’animaux et donc la production de viande seront réduits. »
Du côté des cultures, les rendements seront probablement plus faibles que les années précédentes, mais la chute dépend des dates de semis, des périodes de croissance des plantes et des dates de moisson. Le blé d’hiver (utilisé pour le pain), déjà récolté, a vu son rendement et sa qualité entamés dans des proportions limitées. En revanche, des céréales comme le maïs, récoltées à l’automne, subissent à plein les effets de la canicule – mais pas seulement : « La perte annoncée des tonnages de maïs de (– 30 %) est aussi liée à la crise d’Ormuz : du fait de la flambée des coûts des engrais, il y a eu une baisse de la fertilisation et des surfaces semées, ajoute Christophe Gouel. Mais si la récolte 2026 s’annonce pauvre, les prix des céréales ne montent pas pour le moment. En effet, la récolte 2025 a été très bonne, les stocks sont abondants, et on puise dedans. »
Face au déficit éventuel d’offre, le commerce international sert d’amortisseur. La France exporte une part importante de ses céréales, qu’elle peut réduire si besoin. En matière de viande et de fruits et légumes, en revanche, les importations sont déjà importantes (elles concernent par exemple la moitié de la consommation de fruits et légumes ainsi que de poulet) ; les baisses de production seront compensées par des achats sur les marchés mondiaux. N’oublions pas que la France est un État solvable : elle a les moyens d’acheter ce qui lui manque auprès des autres pays.
En résumé, il n’y aura pas de risque sur notre approvisionnement cette année, même si les consommateurs constateront sans doute des hausses de prix ponctuelles sur des denrées comme les fruits et légumes au cours de l’été, mais aussi, à plus long terme, sur certaines productions comme la viande bovine. Les grands perdants sont les agriculteurs, confrontés à des baisses de rendement et des hausses des prix des intrants (carburants, engrais, etc.). Ce qui, par ricochet, pourrait devenir inquiétant : si un grand nombre d’entre eux jettent l’éponge, découragés par les difficultés, alors notre autonomie alimentaire sera mise à mal (lire l’encadré).
Le réchauffement climatique s’est brutalement manifesté à nous dès le printemps, nous donnant un aperçu de l’avenir et des tensions qui pourraient vite apparaître sur notre approvisionnement. L’Inrae travaille depuis des années sur les scénarios d’adaptation de l’agriculture à l’évolution du climat. Et si certaines productions sont mises en difficulté, tout n’est pas perdu. « On va vers un régime plus chaud, et vers davantage de variabilité du climat, avec aussi de fortes variations des précipitations, explique Iñaki Garcia de Cortazar Atauri, directeur de l’unité AgroClim de l’Inrae. De façon générale, il faudra faire face à une combinaison d’aléas climatiques qui affecteront toute l’Europe. »
Confrontés à cette nouvelle donne, les agriculteurs ne pourront pas rester les bras ballants : ils devront adapter leurs pratiques. Pour les élevages, il s’agira, par exemple, de modifier les périodes de pâture, les quantités de fourrage (foin, maïs d’ensilage, etc.) à prévoir pour l’hiver, mais aussi pour les périodes estivales pendant lesquelles la pousse de l’herbe sera stoppée par la chaleur. Il faudra aussi faire évoluer les cycles de reproduction des animaux, le confort des bâtiments, etc.
Pour les cultures, les projections de l’Inrae montrent que certaines céréales comme le blé peuvent profiter de la hausse du taux de CO2 et de température – dans une certaine mesure –, tandis que d’autres espèces comme le maïs souffriront fortement. « Mais le problème n’est pas la survie des espèces – après tout, le blé se cultive jusqu’en Espagne et au Maghreb, déjà sous climats désertiques, souligne Iñaki Garcia de Cortazar Atauri. Le problème, c’est la survie d’une production économiquement viable pour les agriculteurs, avec des rendements en baisse. Il faudra rechercher la robustesse du système agricole. » « Diversifier » sera le maître mot : diversifier les variétés d’une culture (plus ou moins robuste face à la chaleur, au manque d’eau, aux maladies, au gel), mais aussi diversifier les espèces semées, en multipliant les cultures différentes. Des producteurs ont déjà entamé la réflexion, affirme l’ingénieur, citant un viticulteur d’Avignon qui a planté des oliviers, différents arbres fruitiers, du blé, etc. « Il n’y aura pas de solution unique, mais des milliers d’adaptations locales. Cependant, il faut commencer à s’adapter dès maintenant. »
Elsa Casalegno
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