par Marie-Amandine Stévenin
par Marie-Amandine Stévenin
Deux semaines après le rapport du Sénat sur les marges de la distribution et cinq jours après notre étude sur les surmarges des fruits et légumes bio, je découvre le témoignage anonyme d’une quinzaine de cadres de la distribution et de l’industrie qui confirme ce que nous dénonçons depuis des années : la "guerre des prix" est une illusion. "La course au prix bas ne fait pas disparaître les coûts, elle les déplace" au détriment des agriculteurs, des petites entreprises, de la qualité alimentaire et, au final, des consommateurs.
À rebours de Michel-Edouard Leclerc qui demandait aux sénateurs "de ne pas faire le procès des prix bas", les 15 professionnels rappellent que quand le prix baisse en rayon, il y a toujours quelqu’un qui paie la différence. Notre étude le montre : sur une tomate bio, seul 27 % du surcoût par rapport au conventionnel revient à l’agriculteur, quand la distribution en capte 73 %. Résultat : des revenus agricoles comprimés, des exploitations fragilisées et une transition écologique sans cesse repoussée.
Côté industrie, la pression est tout aussi forte, surtout pour les petites entreprises. Pour être présentes en magasin, elles doivent réduire leurs marges au minimum vital, s’adapter à des exigences de prix intenables, avec à terme, des fragilisations d’entreprises pouvant conduire à des fermetures.
"Le prix bas n’apporte pas de valeur, il la détruit en silence"
Quant au consommateur qui pense bénéficier d’un prix imbattable, il achète en réalité des recettes au rabais où l’eau, les substituts et les additifs remplacent les vrais ingrédients. Plus grave encore : la péréquation des marges permet de vendre les produits ultratransformés à des prix artificiellement bas, financés par des surmarges sur les produits bruts, et notamment les fruits et légumes, bio. En clair, ce sont les produits sains que nous devrions davantage consommer qui financent les marges de la grande distribution.
Le rapport d’Inside Track appelle d’ailleurs explicitement à mettre fin à ces mécanismes qui pénalisent la transition alimentaire et écologique. Il rejoint ainsi plusieurs revendications portées de longue date par Que Choisir Ensemble : transparence totale sur les produits alimentaires, leurs ingrédients et l’environnement, respect de la loi Egalim et rééquilibrage des relations commerciales. Enfin, le marketing irresponsable qui sponsorise les aliments les plus nocifs à travers les promotions ou les sorties de caisse doit cesser.
Le message adressé directement aux consommateurs est suffisamment rare pour être cité : "Vous n’êtes pas responsables de l’état du système. Nous ne vous demandons pas d’être parfaits. Nous vous demandons de nous demander des comptes."
Cette affirmation mérite d’être entendue. Depuis des années, le débat public tend à faire peser sur les consommateurs la responsabilité de la transition alimentaire et environnementale. Pourtant, lorsque les produits les plus sains et les plus durables sont aussi les plus chers, lorsque l’information reste incomplète et lorsque les stratégies commerciales orientent les choix vers les produits les moins vertueux, la responsabilité est d’abord celle des acteurs économiques et des pouvoirs publics.
C’est aussi précisément ce que montre le film La Guerre des prix, en révélant les coulisses des négociations commerciales entre distributeurs et fournisseurs, il illustre de manière saisissante comment la quête permanente du prix le plus bas exerce une pression sur l’ensemble de la chaîne alimentaire et contribue à l’échec des ambitions portées par les lois Egalim.
C’est pourquoi, l’appel lancé par ces quinze professionnels, distributeurs et industriels, directement aux pouvoirs publics est particulièrement révélateur : "Chers régulateurs, contraignez-nous !". Cette phrase résume à elle seule l’enjeu. Car sans règles claires et contraignantes, sans contrôle et sans sanction, les bonnes intentions resteront lettre morte.
Marie-Amandine Stévenin
Présidente de l'UFC-Que Choisir
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