Circuits courts Parfois si loin du terroir…

Circuits courts

Parfois si loin du terroir…

Publié le : 08/06/2020 

Le terroir s’est naturellement frayé un chemin dans les réseaux en circuits courts. Or ces modes de distribution « en direct » n’ont pas tous les mêmes valeurs.

 

L’idée est belle : plutôt que de servir, sans véritable justification, distributeurs, grossistes et centrales d’achat, les circuits courts réduisent à un seul, voire à zéro, le nombre d’intermédiaires entre producteurs et consommateurs. Ces derniers retissent un lien distendu avec la terre, et les premiers voient là un bon moyen de reprendre la main sur la valorisation de leur production. Tout le monde s’y retrouve, du moins en théorie…

 

Une autre vision du monde

Les circuits courts ne sont pas nouveaux. Ils sont apparus dans nos campagnes dès l’industrialisation de l’agriculture et n’ont cessé de se déployer. Yuna Chiffoleau, directrice de recherche à l’Institut national de la recherche agronomique (Inra), raconte : « Il s’agissait de paysans soucieux de valoriser leur production pour améliorer leur ordinaire dans un contexte de précarisation des milieux ruraux. C’était aussi une manière de défendre une certaine idée du métier d’agriculteur, pas uniquement pollueur. »

C’est ainsi qu’ont été lancés, dans les années 1980, les premiers marchés de plein vent et les boutiques à la ferme. Puis, au tournant des années 2000, les points de vente collectifs, sur fond de contestation du modèle agricole productiviste hérité de l’après-guerre. Enfin, les premières Associations pour le maintien d’une agriculture paysanne (Amap) sont arrivées, avec leurs paniers de fruits et légumes livrés chaque semaine aux urbains. À la manoeuvre, le syndicat agricole alternatif La Confédération paysanne et l’association altermondialiste Attac. « Ces démarches attirent à la fois des producteurs qui veulent échapper à l’emprise des coopératives et de la grande distribution, et des néoruraux souhaitant développer un projet de vie fondé sur une approche écologique et sociale de l’agriculture », décrypte Sophie Dubuisson-Quelier dans Circuits courts – Dictionnaire de la pensée écologique (PUF, 2015).

Du côté des consommateurs, le succès des Amap est immédiat. Échaudés par la crise de la vache folle, ils nourrissent un sentiment de défiance vis-à-vis des systèmes de production des aliments. Et sont de moins en moins enclins à accepter les distances géographiques, parfois considérables, entre ceux qui produisent et ceux qui consomment. Le phénomène se développe à tel point que Michel Barnier, alors ministre de l’Agriculture, est obligé de créer, en 2009, un groupe de travail pour encadrer ce modèle de commercialisation et soutenir son développement.

 

Des produits non bio en circuit court ?

Il faut dire que l’année précédente, Matthieu Leclercq, le fils du fondateur de Decathlon, a ouvert sur les terres d’une ancienne ferme à l’abandon, à Villeneuve-d’Ascq (59), un magasin dédié à 65 % à la vente de produits alimentaires non bio en circuits courts (dans un rayon régional), baptisé la Ferme du Sart. Son idée ? Créer une franchise et installer des magasins en plein coeur des exploitations agricoles un peu partout en France, et permettre ainsi aux agriculteurs de vendre leur production « à la ferme ». Un doux rêve stoppé net par le code de l’urbanisme, qui interdit l’installation d’un magasin de plus de 300 m2 sur une zone agricole. En outre, « la réaction de la Confédération paysanne a été assez vive. Elle voyait d’un mauvais oeil un homme issu de la grande distribution s’occuper d’agriculture. Du coup, nous avons été obligés de rebaptiser le projet O’Tera », se souvient Guillaume Steffe, l’actuel directeur général.

À l’époque, c’est peu dire que les débats au sein du groupe de travail ministériel ont été houleux. Certains voulaient imposer la commercialisation d’aliments issus de l’agriculture biologique, dans la définition de « circuit court ». D’autres souhaitaient que l’on grave dans le marbre une distance minimale. En définitive, le groupe ne réussit à se mettre d’accord que sur un point : le circuit court doit être « un mode de commercialisation de produits agricoles qui s’exerce soit par la vente directe du producteur au consommateur, soit par la vente indirecte, à condition qu’il n’y ait qu’un seul intermédiaire ».

Mais les textes ne disent rien du mode de production ni de la distance parcourue par les aliments. « Rappelons que les réalités agricoles peuvent être très différentes d’un département à l’autre, poursuit Yuna Chiffoleau. À Montpellier, par exemple, la première viande locale disponible se trouve à 150 km. Ça n’avait donc pas de sens de déterminer une distance. On risquait de privilégier certains territoires et d’en pénaliser d’autres. » Les circuits courts offrent aujourd’hui une réalité très contrastée.

Une diversité de concepts plus ou moins fidèles à la philosophie des débuts coexiste, des plus marchands aux plus militants. Depuis la vente directe à la ferme aux Amap en passant par les sites de e-commerce et les chaînes de magasins aux allures de halles alimentaires, comme Grand Frais. « C’est un peu le royaume du tout et n’importe quoi. Il y a des choses très bien comme des arnaques très chères », assure Yuna Chiffoleau.

La Ferme des Producteurs Ré-Unis
Le magasin La Ferme des Producteurs Ré-Unis vend des aliments produits sur l'île de Ré ou dans un rayon de 100 km environ.

Du local, certes, mais à quel prix !

Gare à ne pas se faire embobiner non plus. Les confitures de fraises poussant sur les toits des Galeries Lafayette sont commercialisées chez Lafayette Gourmet au prix de 9,90 euros le pot de 250 grammes (soit 39,60 euros le kilogramme)… De même pour les tomates, les poivrons et les herbes aromatiques cultivés à la verticale (et sans pesticides, certes) sur 600 m2 au-dessus du centre commercial So Ouest, à Levallois-Perret, et vendus quelques étages plus bas dans un magasin éphémère.

Et que penser des potagers urbains indoor imaginés par la start-up Infarm ? On en voit déjà fleurir dans de grandes enseignes – Metro, Intermarché –, en quête de toujours plus de proximité, qui les utilisent pour vendre des herbes aromatiques. À quand des poules pondeuses chez Monoprix ? Gardons à l’esprit que ces modèles high-tech portent sur des fruits et légumes cultivés hors-sol, dopés aux solutions nutritives et à la lumière artificielle parfois gourmande en électricité… L’affaire est entendue : l’époque où l’on se précipitait les yeux fermés dans les grandes surfaces pour faire ses courses est finie. Il nous faut désormais savoir ce qu’il y a dans notre assiette. Mais à quoi s’attendre lorsqu’on s’approvisionne en circuits courts ?

Bon à savoir. À quelques coups de pédales des centres-villes ont surgi, ces dernières années, des potagers urbains, des fermes verticales, des ruches sur les toits, des champignonnières dans les caves, des containers à herbes aromatiques sur des parkings ou encore des maraîchers en bout de pistes d’atterrissage. Produire fruits, légumes et aromates (voire élever des animaux) au plus près des consommateurs citadins, telle est la promesse de l’agriculture urbaine. Elle n’a toutefois rien inventé quand on songe aux jardins ouvriers du début de l’ère industrielle.

 

Des bénéfices inégaux pour le consommateur

Dans l’esprit du consommateur, qui dit circuits courts, dit produits issus de l’agriculture paysanne. Or, on l’a vu précédemment, la réglementation n’impose rien : on trouve donc de tout dans les circuits courts, du bio comme du raisonné ou du conventionnel. À tout le moins pourrait-on s’attendre à s’approvisionner auprès de petites exploitations. Mais là aussi, rien ne le garantit.

Qu’on en juge : le fournisseur de pommes de terre des magasins O’Tera, le Gaec Lhotellerie (situé à Bermerain, dans les Hauts-de-France), dispose de 70 hectares de champs répartis sur deux sites, ce qui lui permet de livrer à cette enseigne spécialisée dans les circuits courts entre 1 tonne et 1,5 tonne de pommes de terre deux à trois fois par semaine !

Rassurons-nous : « Il y a cinq fois plus d’agriculteurs convertis en bio en circuits courts, en moyenne, qu’en circuits traditionnels. Et lorsqu’ils se lancent en circuits courts, les trois quarts des producteurs ont écologisé leurs pratiques », précise Yuna Chiffoleau. Au moins est-on à peu près sûr, donc, de trouver ici des fruits et légumes de saison plus goûteux, car cueillis à maturité et n’ayant pas subi de traitement fongicide après la récolte pour résister au transport.

Le local plus fort que le bio

D’après une étude de l’agence Australie avec l’Ifop, les Français accordent plus de valeur aux aliments produits localement qu’à ceux issus de l’agriculture biologique. Ils sont synonymes de qualité pour 91 % d’entre eux, selon l’observatoire Cetelem de la consommation.

 

Des circuits vraiment courts ?

En revanche, en l’absence de réglementation, la distance parcourue par les aliments entre les sites de production et de vente varie d’un circuit à un autre. Et l’écart peut même être vertigineux. Ainsi, La Ruche qui dit oui s’est engagée à ne pas dépasser les 250 kilomètres… Et encore, force est de constater que la plateforme de commandes sur Internet a du mal à tenir cet objectif.

Dans une Ruche parisienne, cet été, les produits proposés n’avaient, certes, parcouru que 87 kilomètres en moyenne. Mais on y trouvait aussi des melons du Quercy IGP cultivés à 610 kilomètres, du Beaufort fabriqué à 560 kilomètres, des nectarines cueillies à 860 kilomètres, de la crème de pruneaux confectionnée à 621 kilomètres ou encore des amandes du Roussillon effilées à 839 kilomètres.

Seuls les « circuits alimentaires de proximité » garantissent un approvisionnement au plus près du consommateur. Dans ces réseaux, la distance communément admise s’élève à environ 80 kilomètres. Les acheteurs « locavores », mot inspiré d’un mouvement né aux États-Unis en 2005, considèrent, pour leur part, qu’un produit peut se dire local lorsqu’il est cultivé à moins de 160 kilomètres (100 miles) du lieu de vente.

Bon à savoir. Commander à l’avance des paniers de fruits et de légumes est un bon moyen de consommer malin. Sur les 10 millions de tonnes de nourriture gaspillées chaque année en France, un tiers provient de l’étape de la production agricole… En se mettant à disposition d’une Amap, l’agriculteur ne récoltera que la quantité qui lui est commandée, sans devoir fournir des fruits ou des légumes ultracalibrés. La réduction du nombre d’intermédiaires limite aussi le risque de perte pendant le transport.

 

C’est bon pour l’économie régionale…

Une chose est sûre, les circuits courts ancrés dans les territoires profitent à l’économie locale. En effet, ils valorisent les productions régionales et identitaires en offrant de nouveaux débouchés, permettent une rémunération des producteurs plus juste et créent du lien social. Dans certains villages menacés de désertification, on voit des épiceries participatives proposant des produits bio et locaux redynamiser les bourgs. Ce n’est pas un hasard si les élus, dans leur grande majorité, soutiennent les circuits courts et les intègrent dans leurs projets alimentaires territoriaux (PAT). Ils sont souvent l’occasion, pour les collectivités, d’engager une réflexion plus globale de la politique agricole incluant l’approvisionnement de la restauration collective (cantines scolaires, hôpitaux, etc.).

 

… moins pour la planète ?

Reste un point sur lequel les spécialistes peinent à s’accorder : celui de l’empreinte carbone des produits commercialisés de la ferme à l’assiette. Selon l’Agence de l’environnement et de la maîtrise de l’énergie (Ademe), rien ne permet d’affirmer que les circuits courts présentent systématiquement un meilleur bilan environnemental que les circuits traditionnels, notamment en matière de consommation d’énergie et d’émissions de gaz à effet de serre…

Dans un avis publié en juin 2017, l'Ademe explique que la grande diversité des circuits et des pratiques plus ou moins optimisées empêche de généraliser. Mais aussi qu’il est nécessaire d’étudier l’ensemble du cycle de vie de l’aliment : sa production, sa transformation, son conditionnement et son transport jusqu’au lieu de consommation. Ainsi, une salade cultivée en Allemagne en hiver sous serre chauffée aura un bilan en matière de CO2 émis (de la production à la consommation) deux fois plus élevé que la même salade importée d’Espagne, mais cultivée en plein air.

Le Réseau Action Climat renchérit : la distance parcourue par les aliments n’a pas une influence démesurée sur leur niveau d’émissions de gaz à effet de serre. Le transport représenterait moins de 20 % de leur empreinte carbone. C’est le mode de production (fabrication et recours aux engrais et aux pesticides, fermentation, énergie, matériel, etc.) qui joue le plus, et de très loin. Par exemple, des haricots verts bio importés par cargo de Nouvelle-Zélande posséderaient un impact carbone plus faible que ceux gorgés de pesticides et cultivés industriellement dans le champ français d’à côté !

Autre son de cloche à l’Inra, où l’on explique qu’il ne faut pas uniquement prendre en compte les émissions de gaz à effet de serre des produits commercialisés en circuits courts mais également leurs bienfaits en matière de maintien de la biodiversité, de réduction des emballages et de lutte contre le gaspillage alimentaire. Quant au Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (Giec) de l’ONU, il a tranché : dans son dernier rapport, il conseille aux gouvernements de soutenir les petits agriculteurs et les circuits courts.

 

Le succès n’est pas toujours au rendez-vous

Tout un symbole. À Auxerre, l’été dernier, quelques semaines seulement après la mise en liquidation judiciaire de la société Localink, Sabrina Rigout, responsable locale de La Ruche qui dit oui, décidait de jeter l’éponge. « Entre les commissions ponctionnées par la plateforme, celles versées à la gare SNCF où est installée la Ruche, le turnover important des producteurs et le pouvoir d’achat en berne dans l’Yonne, le modèle économique était trop bancal », raconte-t-elle. Et d’ajouter l’impact écologique désastreux des… petits producteurs, qui parfois viennent livrer en voiture seulement quatre ou cinq commandes. De son côté, le projet Localink ne manquait pas d’ambition. Cette plateforme réunissait sous une même bannière digitale pas moins de 35 producteurs répartis dans la région. La société récupérait les produits du terroir directement chez ces derniers puis livrait les clients avec des fourgons motorisés au gaz naturel. Une mutualisation qui réduisait singulièrement l’impact carbone de la livraison… À raison de 50 à 80 paniers par semaine, Localink semblait avoir trouvé sa clientèle, comme le relate L’Yonne républicaine (édition du 22 mai 2019).

Mais à la différence de la clientèle des Amap qui s’engage contractuellement, en réglant à l’avance, à commander tout au long de l’année des paniers hebdomadaires de produits bio et de saison quelle que soit la récolte, les consommateurs de Localink et de La Ruche qui dit oui se sont avérés versatiles. « Ce n’est pas étonnant. Nos producteurs sont aussi sur les marchés de plein vent. En l’absence de commissions, ils y vendent leur marchandise jusqu’à 25 % moins cher que chez nous », indique Sabrina Rigout. D’autres ont vite compris qu’ils avaient tout à gagner à aller vendre plus cher et en plus grande quantité le fruit de leurs efforts à Paris.

Gilles et Sandrine Giordano réapprovisionnent un distributeur automatique avec des fruits et légumes de leur ferme. C’est ça aussi, la vente en direct !
Gilles et Sandrine Giordano réapprovisionnent un distributeur automatique avec des fruits et légumes de leur ferme. C’est ça aussi, la vente en direct !

 

Des réorganisations nécessaires

On le voit, les circuits courts ont beau être plébiscités, ils ne sont pas pour autant une martingale. S’ils veulent perdurer, il leur faut arrêter de multiplier les points de vente et de se livrer une concurrence féroce. Les enjeux majeurs du secteur sont donc la structuration logistique des filières, la complémentarité de l’offre et la mutualisation des moyens en matériel de transformation et de distribution. En somme, il est temps d’apprendre à travailler ensemble. Ces réseaux doivent également intégrer les réalités de l’activité agricole environnante et s’insérer dans un projet territorial impliquant les agriculteurs, les citoyens et les collectivités locales. À l’avenir, ils devront aussi s’appuyer sur le levier que représente la restauration collective, sommée par la loi de s’approvisionner à 50 % en produits issus de l’agriculture biologique, locaux ou sous signe de qualité d’ici à 2022.

3 questions à...

Pascale Hebel, directrice du pôle Consommation et entreprises au Centre de recherche pour l’étude et l’observation des conditions de vie (Crédoc)

QC : La part du budget des Français consacrée à l’alimentation s’est largement réduite depuis les années 1960. En reprenant le contrôle sur leur assiette, les consommateurs inversent-ils la tendance ?

PH : La part du budget des ménages dédiée à l’alimentation est aujourd’hui très corrélée aux crises alimentaires, comme le scandale de la viande de cheval de 2013. C’est une des raisons pour lesquelles elle est légèrement remontée entre 2008 et 2013, pour atteindre 13,78 %. Mais, depuis, elle a fléchi de nouveau.

QC : Dans quelle mesure le développement des circuits courts modifie-t-il les habitudes des consommateurs ?

PH : Lorsque l’on analyse les comportements d’achat, on constate que ce sont moins les produits de terroir que les produits locaux qui montent. Le made in France est très recherché, bien sûr, mais plus encore les produits de ma région. Pour deux raisons : la confiance et le souci d’une juste rémunération sont plus forts lorsque l’on connaît le producteur.

QC : Quelle est la clientèle des circuits courts ?

PH : Il s’agit surtout des revenus les plus aisés – ce qui ne se vérifie pas forcément dans l’achat de produits issus de l’agriculture biologique. Il faut du temps, de l’argent et une voiture pour se rendre sur les lieux de vente en direct. 

Florence Humbert

Géraldine Meignan