par Adeline Lorence
Chutes des personnes âgées : pourquoi le nombre de décès et d'hospitalisations ne recule pas
Chaque année, les chutes provoquent des milliers d'hospitalisations et de décès chez les personnes âgées de plus de 65 ans. Malgré un plan gouvernemental lancé en 2022 pour mieux les prévenir, les résultats tardent à se faire sentir.
L'essentiel
- En 2024, plus de 20 000 personnes âgées de plus de 65 ans sont décédées à la suite d'une chute.
- Pour réduire ce chiffre, le gouvernement a lancé un plan antichute en 2022.
- Malgré ces actions, les chiffres des décès ne diminuent pas en raison de nombreux freins comme le repérage, la coordination des soins et le financement.
Le chiffre est impressionnant. Selon Santé publique France, 20 148 personnes âgées de 65 ans et plus sont décédées à la suite d'une chute en 2024. Pourtant, des solutions existent pour réduire ce risque, à condition de faire de la prévention une priorité.
Dès 2022, le gouvernement a lancé un plan national avec un objectif ambitieux : diminuer de 20 % le nombre de chutes mortelles ou entraînant une hospitalisation. Pour y parvenir, il mise notamment sur un meilleur repérage des personnes à risque, le développement d’une activité physique adaptée, l'aménagement des logements et le recours à la téléassistance.
Pour l'heure, ces mesures peinent encore à produire leurs effets. En 2020, 136 418 chutes de personnes de plus de 65 ans avaient entraîné une hospitalisation. En 2024, ce chiffre atteignait 174 824. « Entre l’annonce d’un plan et son effet sur la population, il existe un délai important », rappelle la Dr Émeline Michel, gériatre au pôle Réhabilitation, autonomie et vieillissement du CHU de Nice.
Selon la spécialiste, prévenir les chutes reste un défi car elles résultent souvent d'une combinaison de facteurs : diminution de la force musculaire, troubles de l'équilibre, baisse de la vision, troubles cognitifs ou encore prise de certains médicaments.
Un repérage encore difficile
Premier enjeu : identifier les personnes les plus exposées. Sur ce point, le plan gouvernemental a permis de mieux mesurer l'ampleur du phénomène. « Les hospitalisations et les décès liés aux chutes font désormais l'objet d'un suivi annuel aux niveaux national et régional, ce qui permet d'avoir une meilleure connaissance du phénomène », souligne la Direction générale de la cohésion sociale (DGCS).
Sur le terrain, le repérage reste toutefois complexe. D'autant que la chute est souvent un sujet tabou. « Les personnes ne signalent pas toujours leurs chutes. Certaines les banalisent, pensent qu’il est normal de tomber en vieillissant ou craignent qu’en en parlant, on remette en cause leur autonomie », constate Émeline Michel.
Pourtant, les seniors sont conscients du problème. D'après une étude de l'Observatoire de la sécurité des foyers, qui réunit l'assureur Covéa, le spécialiste des alarmes Verisure et l'expert en prévention Saretec, 76 % des personnes de plus de 50 ans considèrent la chute comme l'accident de la vie courante le plus meurtrier. Malgré cela, seules 54 % estiment qu'il est nécessaire de consulter un médecin après une chute.
Une coordination médicale indispensable
Si les personnes âgées ne se rendent pas naturellement chez le médecin, c'est aussi aux professionnels de santé d'avoir le réflexe d'alerter sur ce danger. « Il faut que la question de la chute devienne une question clé et qu'elle puisse être posée par de nombreux professionnels de santé comme un médecin généraliste, un infirmier, un pharmacien... tous les métiers de la santé qui gravitent autour de la personne », recommande la Dr Françoise Capriz, médecin gériatre.
Selon elle, trois questions suffisent pour détecter un risque :
- Êtes-vous tombé dans l'année ?
- Avez-vous peur de tomber ?
- Vous sentez-vous instable quand vous vous mettez debout ou quand vous marchez ?
« Si la réponse est oui à l'une de ces questions, il faut alors inciter la personne à en parler à son médecin traitant qui pourra prendre le temps de creuser la situation », explique la gériatre. Dans les faits, ces questions sont encore trop rarement posées, faute de temps mais aussi parce que tous les professionnels de santé ne sont pas suffisamment sensibilisés à ce sujet.
Des dispositifs qui peinent à se généraliser
Une fois les personnes à risque identifiées, encore faut-il leur proposer un accompagnement adapté. Le plan gouvernemental prévoyait ainsi l'expérimentation d'un panier de soins, reposant sur un programme personnalisé combinant, selon les besoins, activité physique adaptée, rééducation, adaptation du logement, aides techniques et révision des traitements.
« À ma connaissance, ce panier n’a pas été généralisé à l’échelle nationale pendant la période initialement prévue », observe Émeline Michel. Certaines initiatives ont néanmoins vu le jour localement. En Bretagne, par exemple, un appel à projets consacré à ce dispositif a été lancé en juillet 2025.
Dans plusieurs territoires, des partenariats se sont également développés entre les caisses de retraite, les centres communaux d'action sociale (CCAS), les opticiens, les pharmaciens ou encore les kinés. Des parcours de prévention coordonnés ont ainsi été créés, tout comme des journées dédiées à la prévention ou des bilans de prévention. Le problème est que ces initiatives sont inégalement réparties sur le territoire, ce qui ne permet pas à toutes les personnes âgées d'avoir accès au même niveau de prévention.
Un manque de financement
Au-delà de l'organisation, le déploiement du plan se heurte aussi à la question du financement. C'est notamment le cas de l'activité physique adaptée (APA), pourtant reconnue comme l'une des interventions les plus efficaces pour prévenir les chutes grâce à un travail ciblé sur le renforcement musculaire, l'équilibre et la mobilité.
Or, sauf exception, ces séances ne sont pas remboursées par l'assurance maladie. Certaines mutuelles ou collectivités territoriales peuvent en financer une partie, mais cette prise en charge reste variable, créant de nouvelles inégalités entre les personnes âgées.
Cette situation est d'autant plus difficile à comprendre que les chutes représentent une dépense considérable. Dans un rapport publié en novembre 2021, la Cour des comptes estimait leur coût à deux milliards d'euros par an, dont une partie pourrait être évitée grâce à une politique de prévention. « Le problème, c'est que l'on n'arrive pas à comprendre que ce qui coûte de l'argent aujourd'hui en coûtera moins plus tard », regrette Françoise Capriz.
Au final, la prévention des chutes passe principalement par un parcours coordonné et un travail commun des professionnels de santé. « Nous connaissons aujourd’hui une grande partie des interventions efficaces. L’enjeu principal n’est plus seulement de savoir ce qu’il faudrait faire, mais de faire en sorte que ces interventions soient réellement accessibles, coordonnées et maintenues dans le temps », résume Émeline Michel.
Pour continuer ce travail, le gouvernement vient d'ailleurs de lancer une nouvelle feuille de route pour 2026-2030 avec l'ambition de renforcer le pilotage des actions engagées. Les prochains chiffres permettront de voir si cette stratégie est efficace.
Adeline Lorence