par Fabrice Pouliquen
par Fabrice Pouliquen
Acheter un smartphone reconditionné est passé dans les usages. Mais on hésite forcément plus à acheter un matelas qui a déjà servi. Pourtant, plusieurs sociétés ont investi ce créneau et proposent des produits au rapport qualité/prix intéressant.
« Les hôtels de 3 à 5 étoiles renouvellent leurs matelas tous les 3 à 4 ans », appuie Jérémie Adjedj, cofondateur et dirigeant d’Ecomatelas, fabricant montpelliérain de literie reconditionnée. Chaque année, tous secteurs confondus, entre 4 et 5 millions de matelas sont jetés au rebut, après 10 voire 12 années de bons et loyaux services en moyenne. D’ailleurs, nos tests de matelas montrent que la grande majorité des références tiennent très bien cette durée.
Une sortie de route au bout de 3 à 4 ans seulement peut donc être considérée comme prématurée et tourne vite au gâchis quand cette ressource finit à l’incinérateur. « C’est le cas encore pour 40 % de ces 4 millions de matelas usagés que nous récupérons, les 60 % étant en suffisamment bon état pour être au moins recyclés », indique Louis-Paul Laclaire, directeur adjoint d’Ecomaison, l’éco-organisme agréé pour la collecte et le recyclage des matelas.
Il y a 10 ans, le tableau était bien plus noir encore, les matelas au rebut finissant alors le plus souvent à la décharge, enfouis, de loin la pire des fins de vie. À cette époque, avec son oncle, gérant d’un magasin de literie à Agde (Hérault), Jérémie Adjedj livre les hôtels de la région en matelas neufs et les débarrasse des usagés. « Puisqu’ils étaient la plupart en excellent état, nous nous sommes mis à les revendre sur Leboncoin à faible prix », se souvient le Montpelliérain.
Ce sont les tout premiers débuts d’Ecomatelas, fondé en 2017 et racheté depuis par un autre acteur de la filière, Recyc Matelas Europe. Les affaires marchent plutôt bien, au moment même où Back Market commence à percer sur le reconditionnement de téléphones portables. Un déclic pour Jérémie Adjedj. Car dans la literie, plus encore que sur les smartphones, « la plupart des consommateurs hésitent à se tourner vers l’occasion, pointe-t-il. Il nous fallait lever ce verrou psychologique, aller plus loin que la simple vente de matelas d’occasion. »
Ecomatelas planche ainsi sur une chaîne de reconditionnement des matelas. D’artisanale en 2018, celle que fait visiter Jérémie Adjedj, dans l’usine de Vendargues, près de Montpellier, inaugurée en mars, est bien plus professionnalisée. Les matelas usagés ne viennent plus seulement des hôtels alentour. « Il nous a fallu élargir le périmètre et la source de nos approvisionnements, explique-t-il. C’est un enjeu clé dans le reconditionné. Nous utilisons trois matelas usagés pour un Ecomatelas. »

L’entreprise montpelliéraine récupère aussi désormais les matelas de plusieurs fabricants qui leur sont retournés par leurs clients dans le cadre de leurs nuits d’essai. Surtout, depuis 2022, les vendeurs de literie ont l’obligation de récupérer les matelas usagés de leurs clients le demandant. Ecomaison récupère 700 000 matelas chaque année dans le cadre de ce « 1 pour 1 ». « Nous leur achetons ceux en meilleur état, reprend Jérémie Adjedj. Pas seulement d’ailleurs à Ecomaison mais à d’autres éco-organismes de l’ameublement ou des entreprises de recyclage. »
Quelle que soit leur origine, ces matelas ont déjà plusieurs années de vie et en portent les stigmates, même une fois délestés de leurs housses. Au moins des zones d’affaissement, souvent aussi des couleurs ternies et des traces. « Mais le noyau, lui, est intact », assure Jérémie Adjedj. C’est alors la première étape de la transformation. Ces blocs de mousse ou de latex sont tranchés horizontalement des deux côtés, jusqu’à retrouver la partie avec la densité et le maintien d’origine. « Nous récupérons ainsi des bandes de 10 à 12 centimètres, précise-t-il. Celles de mousse constituent la base de nos futurs matelas quand celles de latex sont encore coupées en deux et servent de couches d’accueil. »
Elles sont collées à l’étape d’après, de façon à former l’une des quatre gammes de matelas commercialisées par Ecomatelas, en attendant une cinquième qui doit sortir à la fin de l’année. Une couche mémoire de forme est ajoutée pour le « Tout Doux » et le « Petit Nuage », et des ressorts ensachés pour le « Grand Rêve ». « Ces éléments sont neufs car trop compliqués aujourd’hui à reconditionner », souligne Jérémie Adjedj.
Une fois les couches assemblées, on passe à une étape cruciale qui doit garantir l’hygiénisation des matelas. Pour ce faire, Ecomatelas a conçu une machine que l’entreprise a brevetée. « À l’intérieur de cette caisse en métal, les matelas subissent un traitement aux rayons UV puis à l’air chaud pulsé, à 85 °C, qui assure l’élimination des bactéries, acariens ou punaises de lit, commence Jérémie Adjedj. Enfin, ces parasites sont évacués par aspiration. » Ce procédé permet d’éliminer 99,9 % des bactéries, assure Ecomatelas qui l’a fait certifié par l’organisme Bureau Veritas.
Il ne reste plus qu’à revêtir ces matelas d’une housse, neuve elle aussi, et le tour est joué. Dans sa nouvelle usine, le fabricant montpelliérain peut fabriquer jusqu’à 1 500 matelas reconditionnés par mois. Ils sont vendus entre 30 et 50 % moins cher que les neufs de gammes équivalentes, avec des notes pour autant tout à fait correctes à nos tests (lire encadré). Jérémie Adjedj insiste aussi sur le bilan carbone. « On économise en moyenne 170 kg équivalent CO2 (kg eqCO2) par rapport à un matelas neuf », résume-t-il, en reprenant l’analyse de cycle de vie (ACV) commandée à un cabinet indépendant.
Ce critère devrait prendre de l’importance alors que l’affichage environnemental, construit essentiellement à partir de l’ACV des produits, doit devenir obligatoire dans l’ameublement. Possiblement dès 2027. Signe qu’ils s’y préparent, de plus en plus de fabricants mettent en avant leurs efforts pour réduire l’impact environnemental de leurs matelas. Mais, majoritairement, cela consiste à intégrer des éléments issus du recyclage – principalement l’acier des ressorts ‒ dans la composition du matelas. « C’est déjà une bonne chose, estime Louis-Paul Laclaire. Il nous faut trouver des débouchés aux mousses, latex, aciers récupérés sur un nombre croissant de matelas usagés collectés pour être recyclés. Le reconditionnement n’est pas suffisant. »
Sur l’échelle de l’économie circulaire, ça reste toutefois la meilleure des valorisations, avant le recyclage. Ecomatelas n’est pas le seul à s’y être mis. Louis-Paul Laclaire cite aussi les Lillois de Secondly. D’autres encore proposent également à la vente des matelas présentés comme « reconditionnés » via leur site Internet, à l’instar d’Emma, l’un des mastodontes du secteur, qui le fait depuis 2023. « Ces matelas viennent principalement des retours dans le cadre de la période des 100 nuits d’essai, détaille Emma. Nous sélectionnons ceux retournés par nos clients pour des raisons de préférences personnelles (niveau de fermeté, erreur de taille ou de modèle). Ils sont déhoussés puis passés aux rayons UV-C pour les désinfecter jusqu’au cœur de leurs structures, puis équipés d’une nouvelle housse. »
Si cette initiative va dans le bon sens, Jérémie Adjedj tique tout de même sur l’emploi du terme « reconditionné ». « On parle ici de matelas quasi-neufs, nécessitant peu de transformations pour être remis dans le circuit, relève-t-il. Emma devrait plutôt parler de matelas de seconde main. »
À ce jour, nous avons testé deux références d’Ecomatelas : L’Idéal, composé de mousse et de latex (329 € en 140 x 190 cm) et Le Petit Nuage, alliant latex, mousse et une couche à mémoire de forme (439 €). Le premier s’en est très bien sorti avec une note de 14/20, le second moins bien avec une note de 12,6/20. Que Choisir avait notamment mesuré une densité de mousse inférieure à celle annoncée par Ecomatelas, impactant alors le soutien proposé par ce matelas, bien plus « très souple » qu’« équilibré » comme promis. Faut-il y voir la difficulté, quand on fait du reconditionné, à sortir des matelas standardisés ? « Nous ne récupérons que les matelas usagés qui ont une densité de mousse égale ou supérieure à 35 kg par m², explique Jérémie Adjedj. Il peut y avoir des erreurs dans la sélection, ce qui impacte alors la densité finale de nos produits. Mais elles sont très rares. Malheureusement, c’est tombé sur le matelas que vous avez analysé. »
Cet article est issu de la série Label Vert, une collaboration entre Que Choisir et Vert, média indépendant d’actualité sur l’écologie. Chaque semaine, les journalistes de nos deux médias indépendants analysent des produits, décryptent des tendances et répondent de manière sourcée aux questions que vous vous posez sur la consommation. Le but : vous aider à faire des choix respectueux de votre santé et de l’environnement. Ce partenariat est 100% journalistique, il ne fait l’objet d’aucune contrepartie financière.
Fabrice Pouliquen
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