par Fabrice Pouliquen
par Fabrice Pouliquen
L’Agence européenne des produits chimiques (Echa) vient de rendre publiques les conclusions de son Comité d’évaluation des risques classant le TFA comme susceptible d’être toxique pour la reproduction. Inquiétant alors que cette substance, de la famille des PFAS, est omniprésente dans l’environnement.
« Reprotoxique 1B ». Ainsi est désormais officiellement classé l’acide trifluoroacétique (TFA) par l’Agence européenne des produits chimiques (Echa) qui l’a annoncé le 10 juin. Le Comité d’évaluation des risques de l’agence s’est accordé pour classer cette substance comme « toxique pour la reproduction suspecté ». En clair, il est présumé avoir des effets sur la reproduction et ainsi « nuire à l’enfant à naître » et/ou « nuire à la fertilité ».
Ce comité s’est appuyé sur une vaste évaluation scientifique présentée tout début juin à la 77e réunion du Comité d’évaluation des risques (CER) de l’Echa. L’étude a démontré des atteintes au développement chez la progéniture d’animaux de laboratoire après une exposition prénatale au TFA (effet sur le système immunitaire et la thyroïde, malformations oculaires et squelettiques…).
Cet avis du CER devrait être acté dans les prochains mois par la Commission européenne. Il pourrait avoir des impacts réglementaires directs, signale Pan Europe, coalition européenne d’ONG environnementales.
Le TFA est l’une des substances de la famille des PFAS (voir encadré), plus connus sous le nom de polluants éternels. Il est notamment issu de la dégradation de pesticides très utilisés aujourd’hui dans l’agriculture. Or, la législation européenne sur les pesticides est claire, rappelle Pan Europe, dans un communiqué : « Les substances qui contaminent les eaux souterraines avec des métabolites [produits de dégradation, ndlr] préoccupants sur le plan toxicologique ne peuvent être autorisées, ni renouvelées. »
En attendant, cette classification du TFA en « reprotoxique 1B » par l’Echa a de quoi inquiéter. Cette substance est le PFAS dont la contamination apparaît aujourd’hui la plus répandue en Europe, que ce soit dans l’eau, l’alimentation ou, plus largement, dans l’environnement.
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Dans deux enquêtes récentes, nous avons recherché plusieurs de ces polluants éternels, dans des eaux du robinet (février 2025) et des eaux en bouteille (mars 2026). À chaque fois, le TFA battait les records de concentration dans les prélèvements analysés. Un taux de 13 000 nanogrammes par litre (ng/l) avait par exemple été retrouvé dans un échantillon d’eau du robinet à Moussac, dans le Gard.
En novembre dernier, l’Agence nationale de sécurité sanitaire (Anses) publiait également les résultats d’une vaste campagne d’analyses de ces PFAS dans les eaux brutes et distribuées jusqu’à nos robinets en France. Là encore, l’étude confirmait une pollution quasi généralisée de l’eau potable au TFA.
Pour autant, le TFA ne figure pas parmi les 20 PFAS que l’Union européenne (UE) impose aux États membres de surveiller systématiquement désormais dans les eaux destinées à la consommation humaine (EDCH), dont celle du robinet. Juste avant Noël, le gouvernement a publié un décret complétant cette liste établie par Bruxelles avec deux autres PFAS, dont le TFA. Mais ces deux substances ne seront intégrées à la surveillance systématique qu’à compter de 2027.
Or l’enjeu n’est pas seulement de détecter le TFA. Bien qu’omniprésent, ce PFAS n’a toujours pas, à ce jour, de valeur toxique de référence (VTR) définie au sein de l’UE. Cette VTR permet de déterminer un niveau d’exposition quotidien à cette substance sans danger pour les populations.
L’Autorité européenne de sécurité des aliments (Efsa) planche dessus actuellement et devrait publier cette VTR dans le courant de l’été. Mais les premières ébauches mises à consultation fin 2025 avaient été critiquées par les ONG environnementales car jugées insuffisamment protectrices.
L’enjeu est de taille et pas seulement parce qu’il y a de moins en moins de doute sur la dangerosité du TFA. L’autre défi que pose cette substance est celui de son élimination dans l’environnement. Les techniques conventionnelles utilisées dans les usines de production d’eau du robinet (à base de filtre à charbon actif notamment) sont inefficaces contre le TFA, la plus petite substance dans cette famille des PFAS et, à ce titre, particulièrement persistante. D’autres techniques sont à l’étude, à l’instar de l’osmose inversée, mais elles sont actuellement très onéreuses et ont aussi leurs limites.
Le Forever Lobbying Project, un réseau de journalistes transeuropéen lancé en 2022 sur ce sujet des PFAS et dont fait partie par exemple Le Monde, estime à 12 milliards d’euros la somme que devra allouer la France, chaque année, pour assurer l’élimination des PFAS dans l’eau, principalement à cause du TFA.
En novembre dernier, la campagne « La goutte de trop » de Que Choisir Ensemble (anciennement UFC-Que Choisir) alertait sur l’augmentation inévitable des coûts de dépollution de l’eau du robinet. Pas seulement d’ailleurs en raison des PFAS mais aussi d’autres polluants de plus en plus présents.
La loi PFAS, votée en février 2025, avait au moins ceci de positif qu’elle prévoit d’instaurer une redevance payée par les industriels qui rejettent des PFAS dans l’eau. Une taxe pollueur-payeur en somme, dont la recette doit aider les collectivités à faire face aux pollutions de l’eau qu’elles distribuent au robinet. Mais cette redevance n’est toujours pas appliquée. Cela pourrait l’être à partir de septembre si le gouvernement n’acte pas un nouveau report.
L’acronyme regroupe une vaste famille de plusieurs milliers de composés chimiques artificiels, synthétisés par l’homme à partir d’hydrocarbures, composés d’atomes de carbone et de fluor reliés entre eux par des liaisons chimiques particulièrement stables.
La stabilité de cette liaison carbone-fluor est une aubaine pour les industriels qui utilisent les PFAS depuis la moitié du XXe siècle pour leurs propriétés antiadhésives, imperméabilisantes, résistantes à la chaleur, etc. Résultat : ces composés se retrouvent dans une multitude d’objets du quotidien, des poêles aux nappes antitaches en passant par des vêtements de sport, des produits cosmétiques, des emballages de fast-food…
C’est cette même stabilité qui rend les PFAS quasi indestructibles dans l’environnement. D’où leur surnom de polluants éternels. En quelques décennies, ces substances chimiques ont contaminé notre environnement et nos organismes. Or, plus la science étudie ces PFAS, plus elle leur découvre des effets délétères sur la santé.
Fabrice Pouliquen
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