Préparations à base de soja Retour sur notre évaluation

Préparations à base de soja

Retour sur notre évaluation

Publié le : 13/06/2019 

De nombreux partages et commentaires ont suivi la parution de notre test sur les niveaux de présence d’isoflavones dans les préparations à base de soja. Soucieux de réaffirmer le sérieux de sa démarche, Que Choisir apporte un éclairage sur son évaluation.

 

Un travail bibliographique approfondi sur les liens entre l’exposition aux isoflavones du soja et la santé

Notre recherche bibliographique s’est basée sur la compilation de plus de 50 articles scientifiques et avis rendus par des instances sanitaires − Agence nationale de sécurité sanitaire de l'alimentation, de l'environnement et du travail (Anses), Autorité européenne de sécurité des aliments (Efsa), Programme national de toxicologie américain (NTP), Santé publique Canada, Institut fédéral allemand d'évaluation des risques (BfR) ou encore Agence américaine de protection de l’environnement (EPA). Cette recherche nous a permis de faire le point sur l’état des connaissances actuelles concernant le lien entre l’exposition aux isoflavones de soja (et plus précisément les trois principales molécules de cette famille présentes dans le soja : génistéine, daidzéine et glycitéine) et la santé.

L’ensemble de ces références bibliographiques peuvent être transmises aux lecteurs qui en font la demande. Nous ne prétendons pas avoir compilé l’ensemble des études sur le sujet. De même, certains détracteurs ne citent dans leurs commentaires que certains passages isolés d’études ponctuelles. Il n’en reste pas moins que certains résultats expriment des effets délétères et qu’une nouvelle évaluation par l’Anses s’impose.

 

Effets sur la santé : des résultats divergents et des conclusions mesurées de la part de Que Choisir

Notre test n’a pas vocation à « attaquer » de manière infondée le soja. Bien au contraire, il rappelle les qualités nutritionnelles du soja, notamment pertinentes pour les nombreux consommateurs qui souhaiteraient diminuer leur consommation de viande ou pour les végétariens et végétaliens. Il est d’ailleurs à noter que dans nos conseils aux consommateurs, nous recommandons les produits les mieux notés dans ce test. Près de la moitié des produits à base de soja testés (27 sur 55) reçoivent une à trois étoiles (« moyen » à « très bon ») pour toutes les populations de consommateurs (enfants, adolescents et adultes).

Ces atouts nutritionnels ne peuvent cependant pas éclipser le fait que les préparations au soja contiennent, en quantité variable, des isoflavones dont les propriétés pro-oestrogéniques, antithyroïdiennes et anti-androgéniques sont scientifiquement établies. De nombreux effets santé, à la fois bénéfiques mais aussi délétères, ont été associés à l’exposition à ces isoflavones. C’est pourquoi la question de savoir si les isoflavones sont bénéfiques ou non à l’homme ne peut recevoir de réponse univoque, et semble dépendre notamment de l’âge, de l’état de santé global (antécédent de cancer du sein, hypothyrroïdie), ou encore de la présence ou de l’absence d’une certaine flore microbienne intestinale chez les populations.

Il est probable que les isoflavones présentes naturellement dans l’alimentation aident à prévenir la survenue de certains cancers (sein, prostate). Il convient néanmoins d’être prudent à ce propos : d’autres études semblent démontrer qu’une supplémentation en isoflavones pourrait favoriser la survenue de certains cancers et la prolifération des cellules cancéreuses mammaires. D’autre part, les isoflavones pourraient réduire l’ostéoporose de même que certains symptômes de la ménopause, dont les bouffées de chaleur, mais ces effets ne semblent pas significatifs dans d’autres études. Elles pourraient également influencer le statut hormonal masculin, avec une baisse de la libido voire une baisse de numération des spermatozoïdes en particulier chez les hommes déjà peu fertiles. De même chez la femme, une perturbation endocrinienne de type oestrogénique peut induire des répercussions sur la longueur des cycles sexuels, les taux d’ovulation, les sécrétions vaginales et utérines, la mobilité et la survie des spermatozoïdes dans le tractus génital femelle ou encore la durée de la vie reproductive. En alimentation infantile, l’exposition aux isoflavones pourrait occasionner des troubles hormonaux et de la reproduction à l’âge adulte.

Comme le détaille l’étude The potential health effects of dietary phytoestrogens (1) et étant donné les études mettant en avant de potentiels effets adverses des isoflavones, le niveau de preuve actuel d’effets bénéfiques n’est pas suffisant pour que ces derniers surpassent le risque encouru.

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Des risques qui surpassent potentiellement les bénéfices.

Un barème qui s’appuie sur des valeurs reconnues

Il n’existe pas pour l’heure de valeur toxicologique de référence officielle relative aux isoflavones mais différents travaux ont eu recours à des limites de consommation acceptables provisoires pour évaluer le niveau de risque associé aux modes de consommation actuels. Préalablement à notre publication, des échanges ont eu lieu avec l’Anses et ses coordinateurs scientifiques ayant travaillé sur les isoflavones dans le cadre de la réalisation de l’Étude de l’alimentation totale (EAT) infantile afin d’échanger sur les seuils que nous avions retenus dans notre test.

La valeur toxicologique à laquelle nous nous référons dans notre étude pour confronter les teneurs en isoflavones mesurées dans les produits étudiés est la plus récente employée par l’Anses à l’occasion de son EAT infantile publiée en 2016 (p. 284 sur 372 du tome 2, partie 3). C’est à l’étude du Programme national de toxicologie américain (NTP) dont elle est issue que nous faisons référence dans notre article lorsque nous évoquons les « travaux sur modèle animal récents ».

Cette valeur nous a été confirmée par l’Anses comme pouvant s’appliquer aux enfants comme aux adultes. Soit une dose minimale avec effet nocif observé (DMENO) de 35 mg/kg pc/jour à laquelle est appliquée une marge de sécurité de 100. Ce seuil d’exposition est ensuite croisé avec les poids corporels de 3 populations distinctes − les enfants (poids corporel de 30 kg), les adolescents (40 kg) et les adultes (60 kg) − et confronté à la teneur en isoflavones d’une portion des produits évalués. Nous avons ainsi établi notre barème de notation au regard des apports journaliers en isoflavones considérés comme inacceptables par population, soit 21 mg pour la population adulte et 10,5 mg pour les enfants.

 

La parole aux instances officielles

Rappelons enfin que notre dossier, incluant la bibliographie et les résultats d’analyses détaillés, a été adressé à l’Anses conjointement à un courrier de saisine afin que soit produite une nouvelle évaluation scientifique des risques associés au niveau d’exposition actuel aux isoflavones. Notre travail prend donc la forme d’une alerte et charge à l’Anses de faire, au plus vite, le point sur le sujet.

(1) The potential health effects of dietary phytoestrogens, I. Rietjens et al., British Journal of Pharmacology, 2017.

Marie-Noëlle Delaby

Contacter l’auteur(e)

Cécile Lelasseux

Rédactrice technique