Cosmétiques

Des perturbateurs dans la salle de bains

Publié le : 26/03/2013 

Conservateurs, filtres solaires, antibactériens… Des substances soupçonnées de perturber notre système hormonal s’invitent dans nos produits d’hygiène et de beauté. Un test exclusif, mené par l’UFC-Que Choisir avec trois autres associations de consommateurs européennes, tente d’évaluer leur dangerosité.

 

Alors qu’on ne s’est jamais autant préoccupé du contenu de nos assiettes, nous sommes beaucoup moins attentifs aux effets indésirables des cosmétiques sur notre santé. Pourtant, les laboratoires y incorporent de nombreux composants chimiques : conservateurs, antioxydants, émollients, filtres solaires, etc., aux effets encore mal maîtrisés. Or, les quantités de ces produits que nous nous appliquons sur la peau au cours de notre vie sont loin d’être négligeables. Si l’on additionne le nombre de cosmétiques qu’une femme peut utiliser dans une journée, du lait de toilette au mascara en passant par la crème hydratante, le rouge à lèvres, le gel douche, le shampooing, la laque ou le fond de teint, on arrive souvent à plus de dix produits… qui contiennent plusieurs centaines de substances chimiques ! Et les hommes ne sont pas en reste. Il y a beau temps que leur consommation ne se résume plus aux produits de rasage et d’hygiène.

Depuis des années, de nombreux chercheurs, organismes et associations tirent la sonnette d’alarme sur les perturbateurs endocriniens (parabènes, filtres solaires, etc.). Ces substances chimiques ou naturelles sont capables de produire des effets nocifs sur l’organisme, même à très faibles doses.

Méthodes d’évaluation contestées

Ces molécules peuvent mimer l’action d’une hormone naturelle, la bloquer en saturant son récepteur ou encore interférer avec son action. Elles seraient en partie responsables de l’augmentation de nombreux troubles et pathologies (cancers hormono-dépendants, infertilité, diabète, etc.) observés à travers le monde durant ces dernières décennies. Certes, les sources d’exposition à ces substances ne se limitent pas aux seuls cosmétiques. Elles sont également très présentes dans les contenants alimentaires (phtalates, bisphénol A…) et nous y sommes confrontés par le biais des émissions dans l’air (composés organiques volatils) de beaucoup d’autres produits de consommation (voir encadré "Perturbateurs endocriniens"). Mais, dans le cas des cosmétiques, certains produits restent en contact plusieurs heures avec notre peau, ce qui crée un risque de contamination particulier alors que les mécanismes d’absorption par l’épiderme demeurent mal connus. C’est pourquoi, à défaut d’être interdites dans les cosmétiques, les substances reconnues ou soupçonnées de perturber nos hormones sont soumises à restriction. Les teneurs maximales sont fixées par les autorités sanitaires à partir de la « dose sans effet indésirable observé » (Noael) sur l’animal, à laquelle on applique encore une marge de sécurité importante. Mais, dans le cas de ces molécules, la pertinence de ces méthodes d’évaluation est de plus en plus contestée par certains toxicologues. Comme les hormones, les perturbateurs endocriniens peuvent avoir des effets importants à très faibles doses. Les travaux réalisés montrent, en outre, que la sensibilité à ces perturbateurs varie selon les périodes de la vie. Les femmes enceintes, les nourrissons et les jeunes enfants sont particulièrement sensibles à leurs effets nocifs, qui peuvent parfois se perpétuer sur plusieurs générations. Tout le monde se souvient du distilbène, cette hormone de synthèse prescrite dans les années 60 aux femmes enceintes pour éviter les fausses couches et qui avait provoqué des malformations génitales chez leurs enfants et même leurs petits-enfants. Enfin, la toxicologie classique considère la nocivité de chaque molécule une par une, sans prendre en compte l’exposition des individus à un mélange de substances.

Dès lors se pose la question de déterminer le seuil de risque, lié à l’emploi de certains cosmétiques et, plus globalement, d’évaluer l’impact possible de l’effet « cocktail » en cas d’utilisation concomitante. C’est ce que nous avons tenté de déterminer avec ce test exclusif réalisé en collaboration avec trois autres associations européennes de consommateurs.

La première étape a consisté à sélectionner, à partir d’une lecture attentive des étiquettes, 66 produits cosmétiques renfermant des substances indésirables. Savon, gel douche, shampooing, lait corporel, déodorant, maquillage… notre sélection s’est voulue le reflet des produits d’hygiène et cosmétiques que l’on retrouve le plus souvent dans une salle de bains. Seule une moitié d’entre eux est couramment vendue en France, mais tous sont disponibles sur Internet ou susceptibles d’être achetés lors d’un voyage. Les résultats que nous publions portent donc sur l’ensemble du panel.

Un laboratoire spécialisé a ensuite dosé les substances potentiellement toxiques dans chacun des produits. Au total, une vingtaine de molécules ont été détectées : des perturbateurs endocriniens avérés ou suspectés, mais aussi des molécules proposées comme alternatives aux perturbateurs sur lesquelles on a encore peu de recul, comme le phénoxyéthanol. A suivi l’étape la plus délicate de l’étude : l’évaluation du risque inhérent à chacune de ces substances et surtout à leurs effets en cas d’exposition cumulée. Le cas de figure retenu est celui de l’utilisation de ces divers produits par des femmes (elles sont les plus grosses consommatrices de produits cosmétiques). De plus, leurs fonctions endocriniennes varient considérablement au cours de leur vie et plus particulièrement pendant la grossesse, moment où se pose la délicate question de l’exposition du fœtus.

Des connaissances scientifiques lacunaires

Nous avons donc établi plusieurs scénarios selon le type de produit, sa fréquence d’utilisation, complété ou non par une crème solaire. À ce stade, nous avons fait intervenir plusieurs experts reconnus en toxicologie, à la fois pour valider notre méthodologie et les résultats de nos calculs et pour estimer le niveau de risque encouru par les utilisatrices. Pour chaque molécule, ils ont tout d’abord évalué la fraction de substance susceptible d’être absorbée par la peau. Pas facile, car les connaissances scientifiques dans ce domaine sont encore très lacunaires. Pour de nombreuses molécules, on ignore quelle quantité est réellement capable de traverser la barrière de l’épiderme et de passer dans le sang. Pour la vingtaine de molécules identifiées par le laboratoire, nos experts ont calculé le niveau de risque inhérent à leur exposition. Une substance présente un risque avéré lorsque la quantité absorbée par la peau au gré des utilisations de cosmétiques durant la journée dépasse le seuil supposé avoir un effet hormonal. À l’inverse, le risque est négligeable lorsque cette quantité ne dépasse pas la dose critique.

Traquez les substances indésirables

 

image source/rea
Pour vos enfants, utilisez exclusivement des produits leur étant destinés.

« Au vu des résultats du test, et pour la très grande majorité des produits concernés, il n’y a pas de raison d’être alarmiste », résume Patrick Thonneau, l’un des experts toxicologues qui a participé à notre étude. D’autant qu’il existe sur le marché de nombreux produits cosmétiques exempts de substances indésirables. Le consommateur peut donc faire son choix en passant au crible les listes d’ingrédients. Parmi les molécules testées, deux sont cependant plus particulièrement inquiétantes : le propylparaben, un conservateur que l’on retrouve dans 28 des 66 cosmétiques analysés, et un filtre solaire, l’ethylhexyl methoxycinnamate (OMC). Un antibactérien, le triclosan, se distingue également par ses effets oestrogéniques et thyroïdiens, mais il semble heureusement assez rare sur le marché.

Les produits à rincer (savons, gels douche, shampooings et après-shampooings) sont a priori les moins préoccupants, car leur présence sur notre épiderme est très fugace. Ils ne sont pas pour autant dénués de molécules indésirables, en particulier des conservateurs et même des filtres UV, intégrés dans certains savons pour en fixer la couleur ! Or, ils s’évacuent avec les eaux usées et se retrouvent dans la nature, où ils représentent un risque important notamment pour la faune. Leur impact environnemental n’est donc pas négligeable.

Les produits destinés à demeurer longtemps sur la peau présentent davantage de risques. D’autant que leurs formulations cumulent souvent plusieurs substances toxiques. Par exemple, certains cosmétiques utilisés au quotidien comme les laits corporels, les crèmes pour le visage, ou même les déodorants, affichent un facteur de protection solaire qui n’est nullement nécessaire dans la vie courante. Il faut aussi être à l’affût des siloxanes (des dérivés de silicone), largement employés dans les produits de soin des cheveux et de la peau auxquels ils donnent une texture souple et soyeuse. Même si elle se révèle limitée, la contribution des produits de maquillage participe également au bilan de l’exposition globale aux perturbateurs endocriniens.

« Toutefois, les mesures sont basées sur des hypothèses d’absorption cutanée, et aussi de consommation moyenne, qui ne permettent pas d’évaluer précisément les risques intrinsèques pour chaque individu. Par exemple, en cas de cumul (association déodorant + antitranspirant + crème solaire), voire de situations particulières d’exposition aux cosmétiques (adolescentes pré et péri pubertaires, femmes enceintes, etc.), poursuit Patrick Thonneau. Eu égard à l’utilisation importante et croissante de cosmétiques et à une forte et légitime demande sociétale d’information sur l’innocuité de ces produits, des études complémentaires et ciblées mériteraient certainement d’être menées », conclut-il.

A minima, l’UFC-Que Choisir demande donc aux fabricants de prendre les mesures qui s’imposent pour éliminer rapidement toutes les substances toxiques ou douteuses de leurs produits ; de réaliser des étiquetages complets et précis (voir encadré "Liste d'ingrédients") pour l’information des consommateurs. Elle demande aussi aux autorités sanitaires de prendre en compte dorénavant l’effet « cocktail » dans l’évaluation de la toxicité des produits et des risques encourus par les consommateurs.

 

Perturbateurs endocriniens : une menace pour la santé

Les experts de l’Onu ne mâchent pas leurs mots. Dans un rapport conjoint de l’Organisation mondiale de la santé (OMS) et du Programme des Nations unies pour l’environnement (PNUE) publié le 19 février 2013, ils désignent les perturbateurs endocriniens comme « une menace mondiale pour la santé humaine et l’environnement ». Plusieurs centaines d’études scientifiques établissent un lien entre ces substances chimiques et la recrudescence de certaines maladies ou troubles, notamment l’altération de la fertilité masculine. « Dans certains pays, 40 % des jeunes adultes ont un sperme de mauvaise qualité, ce qui peut ­compromettre leur aptitude à concevoir des enfants », souligne le rapport. Les perturbateurs endocriniens pourraient également contribuer à la survenue d’anomalies morphologiques chez le jeune garçon (absence d’un ou des deux testicules dans le scrotum), de troubles neurocomportementaux comme le déficit d’attention ou l’hyperactivité chez l’enfant, et de la puberté précoce chez les filles.

 

Omniprésents

À plus long terme, ils induiraient certaines formes de cancers hormono-dépendants (prostate et testicule chez l’homme, sein chez la femme), ainsi que le cancer de la thyroïde. D’autres pathologies leur sont aussi associées comme le diabète 2, la maladie d’Alzheimer ou l’obésité. Près de 800 molécules sont reconnues ou suspectées d’interférer avec les récepteurs hormonaux, et avec la synthèse ou la conversion des hormones. Mais il en existe sans doute des milliers d’autres, précisent les auteurs du rapport, les perturbateurs endocriniens recensés ne représentant que la partie émergée de l’iceberg. Omniprésentes au quotidien, ces substances entrent dans la composition de plastiques alimentaires (bisphénol A), d’appareils électroniques, d’insecticides, de retardateurs de flamme, de cosmétiques, de détergents ménagers, etc. On les retrouve dans notre environnement, principalement par le biais des effluents industriels et urbains, le ruissellement des terres agricoles et le rejet des déchets. « L’être humain peut y être exposé lors de l’ingestion de nourriture, de poussière et d’eau ou de l’inhalation de gaz et de particules présents dans l’air, ainsi que par contact cutané », précise le rapport. Les enfants, avant ou après la naissance, présentent une sensibilité accrue à ces substances qui traversent facilement la barrière placentaire.

 

Nocivité avérée

Les auteurs du document s’inquiètent aussi de ­l’effondrement des populations de plusieurs espèces animales, probablement dû à l’exposition à des substances toxiques. Certes, beaucoup d’incertitudes demeurent sur le rôle exact joué par ces substances, comme sur leurs modalités d’action. Reste que leurs effets délétères sont aujourd’hui avérés. Pour André Cicollela, président du Réseau ­environnement-santé, (RES), « la question n’est plus de savoir si cette épidémie de maladies chroniques est liée aux perturbateurs endocriniens, mais à quel point ces derniers y contribuent et quel est le coût humain et social de chaque jour perdu à ne pas prendre le problème à bras-le-corps ».

Les perturbateurs endocriniens dans les cosmétiques

Nous avons analysé 66 produits fréquents dans une salle de bains et contenant des substances indésirables.

 

Les perturbateurs endocriniens dans les cosmétiques

Cliquez sur le tableau pour l'agrandir

Retrouvez en détail les 66 produits analysés.

 

Concentrations records

 

Le stick Nivéa dry comfort 48 h dépasse tous les autres sur les siloxanes avec 180 g/kg de cyclopentasiloxane et 7,7 g/kg en cyclotetrasiloxane. Attention aux doses qui se cumulent.

 

Le gel douche Nivéa water lily & oil contient 2,68 g/kg de propylparaben, c’est même supérieur à la recommandation du Comité scientifique pour la sécurité des consommateurs (CSSC). Pour l’utilisateur, le risque est faible mais les rejets des produits rincés contribuent à la pollution environnementale.

 

Le dentifrice Colgate Total renferme 2,09 g/kg de triclosan ! C’est trop, nos spécialistes sont formels. Cela contribue au risque thyroïdien. Combiné à un déodorant avec du triclosan, le risque devient significatif.

 

Le déodorant Nivéa fresh natural affiche 0,133 g/kg de benzophénone-3. On ne voit pas bien l’intérêt de ce filtre solaire, fréquemment utilisé pour préserver la couleur du mélange. Ici, l’aérosol est opaque !

 

Concentrations élevées

 

La crème mains et ongles de Neutrogena renferme 1,86 g/kg de propylparaben. Bien que les enfants aient souvent les mains sèches, cette crème est à réserver aux adultes (sauf femmes enceintes).

 

La crème visage Aqua sensation de Nivéa comporte un filtre UV avec 20,48 g/kg d’ethylhexyl methoxycinnamate. Ne pas utiliser en même temps qu’une crème solaire qui renfermerait le même filtre.

 

Le baume pour les lèvres Labello contient 17 g/kg d’ethylhexyl methoxycinnamate, un filtre solaire. C’est trop dans un cosmétique appliqué sur les lèvres, qui, sera donc en grande partie avalé.

Listes d’ingrédients : pas toujours très fiables

Préalable à notre test, la vérification des listes d’ingrédients affichées par les fabricants sur leurs cosmétiques nous a réservé quelques surprises. Nos analyses ont ainsi décelé la présence de substances non étiquetées dans trois produits : du phénoxyéthanol (1) dans un savon liquide Dettol et un gel douche Nivéa, du butylparaben dans un fond de teint Max Factor. Les entreprises concernées ont été alertées. Elles nous ont assuré qu’elles prenaient au sérieux ces informations et qu’elles allaient mener une enquête. Par ailleurs, une série de cosmétiques affiche la présence de certaines molécules (39 au total !) qui n’ont pas été détectées par notre laboratoire. La composition des produits est-elle sujette à de petites variations ? Ou bien les fabricants souhaitent-ils se prémunir au cas où des impuretés seraient retrouvées dans leurs produits ? En tout cas, la nouvelle ­réglementation cosmétique, qui entre en vigueur le 11 juillet 2013, ne tolérera plus ces imprécisions.

 

(1) Non considéré comme un perturbateur endocrinien, le phénoxyéthanol remplace peu à peu les parabènes. L’Agence nationale de sécurité du médicament et des produits de santé déconseille les produits qui en contiennent plus de 4 g/kg pour les enfants de moins de 3 ans.

Paroles d’expert

 

 

Pr Andreas Kortenkamp, enseignant en toxicologie humaine à l’université Brunel, Uxbridge (Londres)

“Il est vrai que ces résultats sont globalement rassurants, dans la mesure où ces scénarios sont établis sur la base des concentrations maximales mesurées pour chaque produit. Mais l’effet cumulé de ces substances n’est encore que trop peu pris en compte par les autorités.„

 

 

Dr Julie Boberg, chercheuse à l’université technique du Danemark

“Le risque inhérent à chaque produit et à chaque substance doit être cumulé. Bon nombre de ces cosmétiques contribuent à l’exposition globale et donc au risque encouru par les consommateurs. Néanmoins, on peut réduire son propre risque en sélectionnant ses produits et en évitant, par exemple, les déodorants qui contiennent du triclosan.„

Florence Humbert