par Elsa Casalegno
par Elsa Casalegno
Un pesticide d’un nouveau genre a été autorisé par la Belgique pour lutter contre le doryphore de la pomme de terre, via une procédure d’urgence. Ce produit ne contient pas de substance chimique toxique mais diffuse un ARN, l’une des molécules du matériel génétique, pour bloquer l’expression d’un gène vital de l’insecte, causant sa mort. La procédure d’urgence utilisée par le pays a été déclenchée à la demande du fabricant. L’évaluation des risques n’a pas encore été publiée, car le processus d’autorisation du produit par l’Union européenne est en cours.
Il s’appelle Calantha, et sa substance active est le ledprona. Ce pesticide génétique, produit par la firme américaine GreenLight Biosciences, est le premier du genre à pouvoir être utilisé à grande échelle en Europe. Pour les ONG environnementales, parmi lesquelles l’association de protection des insectes Pollinis, cette décision de la Belgique crée un dangereux précédent.
A priori, ce type d’insecticide, qui cible un unique ravageur en lieu et place de molécules chimiques actives sur plusieurs espèces, est une piste potentiellement intéressante pour limiter l’impact des traitements phytosanitaires sur la biodiversité. Les pesticides à ARNi figurent d’ailleurs parmi les solutions de biocontrôle considérées comme prometteuses par la Commission européenne pour lutter contre la pollution chimique en se substituant aux pesticides « classiques ». À condition de ne pas agir aussi sur d’autres insectes, en particulier les pollinisateurs, au risque d’aggraver l’effondrement de leurs populations.
C’est là que le bât blesse : GreenLight a déposé un dossier fin avril 2026 auprès de l’UE concernant la substance active du Calantha (le ledprona), en vue d’une autorisation de mise sur le marché. L’évaluation scientifique du produit est en cours, d’après la Commission, qui ne l’a donc pas encore homologué. Le gouvernement belge a néanmoins décidé d’autoriser son usage, en utilisant une procédure d’urgence permise par le règlement européen de 2009 régissant la mise sur le marché des produits phytopharmaceutiques : l’article 53 prévoit la possibilité, pour un État membre, d’agréer provisoirement (pour 120 jours maximum) des produits interdits dans l’UE, en cas de « situation d’urgence […] en raison d’un danger qui ne peut être maîtrisé par d’autres moyens raisonnables ». Le pays étant l’État membre rapporteur chargé de l’évaluation des risques de cette substance pour les autres États membres de l’UE, l’Agence de santé publique et de sécurité alimentaire du royaume, le SPF, avait accès au dossier déposé par GreenLight, et s’est basée dessus pour rendre un avis positif à l’autorisation d’urgence.
Étonnamment, il s’avère que c’est le fabricant lui-même qui a déposé cette demande de dérogation auprès des autorités belges. « La demande d’autorisation d’urgence a été introduite par la société [GreenLight], confirme une porte-parole du SPF. Cette demande a été soutenue par plusieurs acteurs du secteur de la pomme de terre en Belgique. L’encadrement des pratiques agricoles étant une compétence régionale en Belgique, l’évaluation de toute demande d’autorisation d’urgence n’est initiée que si au moins une région en confirme l’intérêt. Une des régions a confirmé la pertinence de procéder à l’évaluation de cette demande. »
Interrogée, la filière wallonne des producteurs de pommes de terre, la Fiwap, explique ne pas en être à l’origine, et avoir émis un avis « neutre » lors de l’étude de la demande de dérogation par le comité d’agrément belge (l’organe officiel qui rend un avis contraignant sur ce type de demandes). « Il n’y a pas d’urgence à date, explique Pierre Lebrun, son directeur. Mais le doryphore adore les températures élevées et le temps sec… On est donc dans une année qui risque d’être compliquée. » Cette autorisation d’urgence s’inscrit donc dans une démarche d’anticipation d’infestation future.
Pour autant, Pollinis estime qu’à ce jour, l’urgence n’est pas avérée, et que les producteurs disposent encore de solutions efficaces. Et s’il y a actuellement une crise pour la filière de la pomme de terre, c’est plutôt celle d’une surproduction. Avec l’association Nature & Progrès Belgique, elle a donc décidé d’attaquer la décision gouvernementale devant le Conseil d’État belge.
Ce type de pesticides est autorisé aux États-Unis depuis 2 ans. Nul doute qu’ils vont déferler sur l’UE, et que les demandes d’autorisation vont se multiplier. D’autant qu’une partie des agriculteurs sont demandeurs de nouvelles solutions pour lutter contre des ravageurs de plus en plus résistants aux pesticides chimiques employés. Ainsi, la Fiwap est a priori favorable à cette technologie de pesticides ARNi. « Le nombre de molécules disponibles diminue continuellement, étant interdites pour des raisons de sécurité sanitaire, souligne Pierre Lebrun. Les producteurs disposent donc de moins en moins de produits, et de plus en plus de résistances apparaissent chez le doryphore contre les molécules agréées. Les pesticides ARNi seraient un mode d’action de plus pour lutter contre le doryphore, mais aussi d’autres ravageurs et les adventices. À condition qu’ils soient efficaces et sans risque exagéré pour la santé et l’environnement. »
Mais le processus d’évaluation des risques n’est pas adapté à ces pesticides d’un nouveau genre, dont le mode d’action diffère radicalement des pesticides chimiques. « Ces différences nécessitent une approche spécifique de la stratégie d’évaluation des risques », confirme le SPF. Pour cela, l’OCDE a élaboré des lignes directrices, auxquelles le SPF dit s’être conformé. Mais les évaluations de l’UE reposent principalement sur des données fournies par le fabricant lui-même, ce qui ne permet pas d’en garantir l’objectivité, ni la rigueur. Il est donc aujourd’hui difficile de corroborer les allégations du fabricant, GreenLight, sur l’innocuité de son produit, d’autant que l’évaluation porte sur la substance active ledprona seule, et non sur le Calantha – la solution commercialisée, qui comporte des adjuvants dont le rôle est de renforcer l’action de la substance active. Pourtant, le SPF estime que « les données présentes dans le dossier sont robustes et ont permis de réaliser une évaluation des risques fiables ».
Néanmoins, Pollinis alerte entre autres sur la proximité génétique du doryphore avec des insectes non ciblés (en particulier les pollinisateurs, les organismes du sol, etc.), et sur l’absence d’évaluation indépendante concernant les effets sur la biodiversité en conditions réelles d’utilisation, c’est-à-dire au champ. Autre motif d’inquiétude pour les associations environnementales : elles ont constaté qu’aux USA, ce pesticide, loin de se substituer aux produits chimiques, est simplement ajouté aux formulations existantes. On est loin d’une substitution ! Espérons que l’UE encadrera judicieusement son usage…
Elsa Casalegno
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