par Grégory Caret
par Grégory Caret
Un prix de l’essence et du diesel à 2,20 €/l voire 2,40 €/l, un prix du fioul une fois et demie celui de l’année précédente quand le tarif du gaz progresse de plus de 20 % en un trimestre, alors que les prix des denrées alimentaires tutoient toujours les sommets : jamais la question des prix n’aura autant préoccupé les consommateurs. Dans ce contexte, l’Observatoire de la consommation de Que Choisir a sondé les Français sur leurs difficultés, mais aussi sur leur manière de s’adapter à cette inflation galopante.
77 % : c’est la proportion de Français dont le pouvoir d’achat s’est dégradé ces derniers mois, selon notre sondage (1). Cette situation n’épargne dorénavant quasiment plus personne. 31 % des Français pâtissent même d’un pouvoir d’achat très dégradé.
La baisse de pouvoir d’achat s’explique, en grande partie, par la soudaine flambée des tarifs de l’énergie consécutive à la fermeture du détroit d’Ormuz. Mais elle vient également s’ajouter à la hausse générale des prix enregistrée depuis 2022, inflation dont les conséquences continuent de se faire violemment ressentir dans beaucoup de ménages.
Sans surprise, la perte de pouvoir d’achat touche particulièrement certains actifs : agriculteurs, employés ou ouvriers. Les Français gagnant moins de 1 500 € par mois jugent la situation particulièrement dégradée (56 %), quand ceux gagnant entre 1 500 € et 2 000 € s’estiment à peine mieux lotis (38 %). Seules les personnes gagnant plus de 3 000 € vivent moins douloureusement la situation actuelle.
Les difficultés auxquels les Français sont confrontés et les réponses qu’ils y apportent tiennent, certes, à la flambée des prix des carburants, aux coûts de l’énergie mais aussi aux prix des denrées alimentaires.
Les Français ont alors spontanément décrit leurs réactions vis-à-vis des hausses de prix. Face à l’inflation, les ménages ne s’adaptent pas sur un unique poste budgétaire, mais sur l’ensemble de leur panier de dépenses.
Si 25 % n’ont pas modifié leurs habitudes, les trois quarts des Français expliquent spontanément avoir dû adapter tout ou partie de leurs dépenses pour faire face à l’inflation. Les arbitrages vont alors toucher l’énergie, les déplacements mais aussi les loisirs ou l’alimentation.
Au-delà de l’énumération des dépenses concernées, la nature des réponses dessine une véritable échelle de contraintes : de la simple vigilance budgétaire aux restrictions sur les dépenses essentielles, jusqu'aux situations dans lesquelles les ménages ont épuisé leurs marges de manœuvre.
Les Français vont adapter leurs dépenses d’abord en faisant la chasse aux dépenses superflues puis en limitant le non-essentiel (les loisirs) avant d’aller rogner sur l’essentiel (chauffage puis alimentation).
Certains Français, enfin, nous expliquent avoir épuisé toutes les marges de manœuvre et ne plus s’en sortir sans recourir à leurs réserves d’argent ou à l’endettement.

Dans un premier réflexe, les consommateurs font la chasse aux petites économies en cherchant alors à ne pas trop restreindre leur niveau de vie ni bouleverser leurs achats.
Les expressions « faire attention », « surveiller », « calculer », « budget » ou « comparer » reviennent constamment. Certains disent désormais réfléchir avant chaque achat, tenir leur budget beaucoup plus étroitement ou arbitrer entre dépenses nécessaires.
L'inflation entraîne donc d'abord une transformation de la manière d'acheter : moins d'achats impulsifs, comparaison plus systématique.

Dans un deuxième temps, certains Français en viennent à modifier la composition de leur panier de produits. Les choix s’opèrent alors au gré des offres promotionnelles et de l’attractivité des prix.
Les marques de distributeur, le discount, les dates courtes et produits anti-gaspi sont alors plébiscités. On voit même apparaître le nom d’acteurs comme Vinted, Too Good To Go, la seconde main ou les termes « potager » ou « fait maison ».

C'est très net : sorties, restaurants, cinéma, loisirs, vêtements, vacances et achats plaisir jouent aujourd’hui le rôle de variable d'ajustement pour une part importante de Français.
Les témoignages sont très nombreux. Moins de restaurants, moins de vacances, moins de sorties familiales ; c’est l’ensemble des possibilités de sorties qui se restreint : « En accord avec tous les membres de la famille, nous avons réduit les sorties, le cinéma, les restaurants, ainsi que les petits extras, croissants, gâteaux… », nous écrit un sondé.
Ces dépenses sont même parfois complètement abandonnées : « pas de vacances cette année, moins de sortie, moins d'achats », « les loisirs sont oubliés »… À ce stade, l'ajustement ne porte pas seulement sur la consommation matérielle mais aussi sur la vie sociale et les loisirs.

Le chauffage est omniprésent dans les témoignages. Baisser la température, retarder son allumage, ne chauffer que certaines pièces, enfiler un pull ou une couverture plutôt que monter la température, utiliser davantage le bois de chauffe sont des stratégies largement répandues.
Outre le chauffage, sont mentionnés comme source d’économies tous les petits gestes du quotidien, comme faire attention aux lumières, ne pas gaspiller le gaz pour la cuisine ni l’eau chaude.
Même logique pour la voiture : déplacements regroupés ou supprimés, moins de kilomètres de loisirs, marche, vélo, transports en commun, conduite plus économique. Les déplacements font ainsi l’objet d’une attention particulière, ce qui n’est pas surprenant compte tenu de la flambée du prix des carburants.

Ensuite, on passe à un niveau de contrainte supérieur : les restrictions sur l’alimentation. Le ticket de caisse du supermarché est scruté à la loupe avec une nouvelle stratégie : les renoncements.
« Moins de viande et moins de poisson », certains expliquant même « se priver de tout ». Les ménages indiquent acheter moins de produits, dans des quantités réduites, constituer des menus moins chers, avec davantage de cuisine maison.
Poussée plus loin, cette optimisation alimentaire s’apparente à de la privation alimentaire. Ainsi, certains verbatims sont particulièrement explicites : « on se rationne, on saute des repas », « on ne fait plus qu'un repas par jour » ou encore « on mange moins ».

Beaucoup de sondés annoncent, en substance, faire déjà attention depuis longtemps. Certains expliquent avoir adapté leur mode de vie depuis les précédentes hausses de prix et ne plus disposer de marges d’adaptation supplémentaires.
À l'extrémité, apparaissent alors des stratégies qui ne sont plus vraiment des économies : puiser dans l'épargne, être à découvert, différer des paiements, reporter des travaux ou des achats nécessaires. Un répondant explique être « à découvert au milieu du mois » et jongler avec le débit différé de sa carte. D'autres évoquent endettement et retards de paiement.
En fin d’enquête, certains sondés ont souhaité compléter leur témoignage afin d’exprimer leur ressenti face à la situation actuelle. Et le ton est alors nettement plus sombre. Entre inquiétude et lassitude, entre sentiment d’injustice et défiance envers l’État, certains ont souhaité revenir sur la réalité des difficultés auxquelles ils sont confrontés.
Il ne s'agit plus seulement de dire « les prix augmentent », mais « notre niveau de vie recule ». On trouve par exemple : « la vie quotidienne est bien moins belle et facile qu'avant », « il va falloir restreindre son niveau de vie », « la notion d'achat plaisir disparaît »…
Plusieurs réponses utilisent un vocabulaire très fort : situation « anxiogène », moral en baisse, peur de l'avenir, impression de ne plus pouvoir « vivre correctement ». Un sondé résume particulièrement bien cette dimension : « On ne vit plus et on a peur pour l'avenir de nos enfants. L'avenir est plus que noir et incertain. »
Ailleurs : « Pessimiste sur l'avenir, manque d'espoir d'amélioration, inquiétude. » L'inflation apparaît ainsi comme un facteur de dégradation du moral et de projection dans l'avenir.
Très présente dans les commentaires, une très forte défiance envers les pouvoirs publics mais également envers les entreprises et les prix. Taxes, gouvernement, élus, dépenses publiques reviennent continuellement.
La revendication la plus concrète est assez claire : baisser les taxes, particulièrement sur l'énergie et les carburants. Mais derrière cette revendication apparaît surtout une perception d'injustice dans la répartition des efforts : beaucoup estiment qu'on demande aux ménages de réduire leurs dépenses sans que l'État ou les responsables politiques fassent de même. S’il ne s’agit pas ici de reprendre les nombreuses attaques politiques nominatives, leur accumulation constitue en soi un enseignement.
Un deuxième registre, moins fréquent, concerne les profits, marges et mécanismes de formation des prix. Certains accusent des entreprises de « profiter de la situation », d'autres mettent en cause les actionnaires ou les marges. Cela apparaît également sur l'alimentaire : un répondant estime que les prix des fruits et légumes en grande distribution ne sont pas justifiés alors que les producteurs seraient mal rémunérés.
L'inflation apparaît ainsi dans les verbatims non seulement comme une perte de pouvoir d'achat, mais aussi comme une dégradation plus générale du sentiment de bien-être et de confiance dans l'avenir.
La dégradation du pouvoir d'achat dépasse désormais la seule question des dépenses quotidiennes. Elle s'annonce également comme un enjeu majeur de la prochaine élection présidentielle. Ainsi, près de 8 Français sur 10 (79 %) annoncent que la thématique du pouvoir d’achat jouera dans leur vote. Cette thématique sera même primordiale pour les personnes confrontées à une forte baisse de leur pouvoir d’achat.
(1) Sondage réalisé auprès d’un échantillon représentatif de 1 064 personnes constitué selon la méthode des quotas.
Grégory Caret
Observatoire de la consommation
La force d'une association tient à ses adhérents ! Aujourd'hui plus que jamais, nous comptons sur votre soutien. Nous soutenir
Recevez gratuitement notre newsletter hebdomadaire ! Actus, tests, enquêtes réalisés par des experts. En savoir plus