Produits cosmétiques (caméra cachée) Mais où sont les listes d'ingrédients ?

Produits cosmétiques (caméra cachée)

Mais où sont les listes d'ingrédients ?

Publié le : 19/09/2017 

Nous avons le droit de savoir quels ingrédients renferment les produits cosmétiques que nous souhaitons acheter, c’est la loi. En pratique, c’est trop souvent impossible, soit parce que les listes détaillant la composition sont illisibles soit, plus grave, parce qu’il n’y en a pas. Absentes sur l’emballage, on ne les trouve pas non plus en rayon comme le prévoit pourtant la réglementation. Au fil de nos visites dans une dizaine de magasins, nous n’avons jamais pu les obtenir et les vendeuses ne savent même pas qu’elles sont censées les fournir aux clients.

 

« Même avec mes lunettes, c’est absolument impossible. » Ce sont les étiquettes des produits alimentaires que Vytenis Andriukaitis, commissaire européen chargé de la santé, évoquait en mars dernier, reconnaissant ne pas arriver à les lire. Que doit-il dire alors de celles des produits cosmétiques ? Caractères minuscules et couleurs inadaptées (trop pâles ou propices aux reflets) empêchent trop souvent de déchiffrer les listes d’ingrédients. Regrettable quand les consommateurs, de plus en plus avertis en matière de cosmétiques, sont, au contraire, friands d’informations précises. Avec nos opérations sur les ingrédients indésirables et la mise à disposition d’une carte-repère qui les répertorie, nous les encourageons à lire les listes INCI (voir encadré). Mais certains fabricants voudraient les en empêcher qu’ils ne s’y prendraient pas autrement. Nous-mêmes, lorsque nous scrutons les étiquettes, avons toujours une loupe à portée de main. Pourtant, le règlement européen 1223/2009 le spécifie clairement : « Les produits cosmétiques ne sont mis à disposition sur le marché que si le récipient et l’emballage portent en caractères indélébiles, facilement lisibles et visibles, les mentions suivantes… […], la liste des ingrédients. » Facilement lisibles et visibles ? On pouffe. Et les fabricants ne peuvent pas arguer du manque de place, car pour les allégations publicitaires plus ou moins justifiées, ils en trouvent toujours.

On cherche la liste

Malheureusement, les mentions illisibles peuvent difficilement être sanctionnées lors des contrôles car la notion de lisibilité n’est pas encadrée par des critères objectifs tels que la police de caractère. Dresser des procès-verbaux basés sur l’appréciation subjective d’un fonctionnaire serait hasardeux. On en arrive à cette situation absurde : les contrôleurs vérifient, par exemple, la présence du mot « ingrédients » devant la liste INCI, ce qui ne présente qu’un intérêt très limité pour le consommateur, mais négligent la lisibilité.

Cela dit, les étiquettes difficilement lisibles ont le mérite d’exister. Mais parfois, la liste d’ingrédients est inaccessible. C’est le cas quand la taille du produit empêche matériellement de la faire figurer. Sur un crayon pour les yeux ou un vernis à ongles de petit format, par exemple. On trouve alors le symbole d’un livret ouvert (voir la vidéo en haut de l’article) qui signifie que la liste figure sur une étiquette « jointe ou attachée au produit ». Bref, disponible dans le rayon concerné. En réalité, ce n’est jamais le cas. Au fil de nos visites dans toutes sortes de magasins, nous n’avons essuyé que des fins de non-recevoir. Les vendeuses sont la plupart du temps ébahies qu’on leur pose la question et n’ont aucune idée de ce que peut bien signifier le fameux pictogramme. Même chez les spécialistes en cosmétiques, où l’on devrait pourtant connaître la loi régissant ce secteur, nous n’avons pas pu obtenir satisfaction. Ainsi, chez Yves Rocher, la responsable du magasin a bien sorti un cahier qui contenait apparemment des listes INCI, mais en admettant que tous les produits n’y figuraient pas (elle n’a d’ailleurs pas trouvé ceux que nous convoitions). Surtout, elle nous a bien précisé qu’elle n’avait pas l’intégralité des listes, car le siège ne jugeait pas les vendeuses habilitées à donner ces informations ! Invités à téléphoner à un service client, nous n’avons toujours pas obtenu les renseignements demandés mais seulement la promesse qu’on nous les enverrait par courrier. Pratique !

Sur le Web, des leaders silencieux

Et sur Internet, qu’en est-il ? Les ventes via ce canal de distribution, bien qu’encore marginales (moins de 10 %), sont en progression : 800 000 nouveaux clients ont franchi le pas de l’achat de cosmétiques en ligne en 2016. Or, aucune obligation ne contraint les professionnels à afficher la liste d’ingrédients puisque le règlement européen ne parle que de l’emballage comme unique support. Pour les denrées alimentaires, l’obligation de faire figurer cette liste est pourtant étendue aux sites, on pourrait donc imaginer que l’Union européenne actualise son texte sur les cosmétiques en ce sens. Ce serait d’autant plus utile que lorsque les livrets d’information sont absents des magasins, les vendeuses ont parfois le réflexe de renvoyer vers Internet. Mais Bruxelles a visiblement d’autres chats à fouetter et sur la Toile, chacun fait ce qui lui plaît.

Côté distributeurs, les principales parapharmacies en ligne ainsi que les sites Web des grandes enseignes généralistes, Carrefour, Leclerc et consorts, fournissent l’information. Une exception dans chaque cas : chez Cora et Newpharma, c’est parfois oui parfois non, sans qu’une explication rationnelle (marque ou type de produit) permette de l’expliquer. Plus surprenant : les trois grands distributeurs de cosmétiques que sont Sephora, Marionnaud et Nocibé ne prennent pas la peine d’informer leurs clients ! Concernant les sites des marques, là encore, le paysage est contrasté. Si la transparence est de mise sur bon nombre d’entre eux, d’autres privent l’acheteur de l’information la plus élémentaire sur les produits qu’il convoite. Entre autres adeptes du secret : L’Occitane, Clarins, Clinique, Biolane, Narta, Colgate, Diadermine, Eugène Color, Eugène Perma, Lovea, Chanel, Dior, Guerlain et Yves Rocher ! Chez Bourjois, la liste INCI est soit absente, soit très discrète. Une discrétion partagée par Caudalie ou Rogé Cavaillès. Plus ennuyeux, sur certains sites, on met l’accent sur les composants nobles, dans des textes que les consommateurs les plus novices pourront prendre pour la liste d’ingrédients. Que ces allégations uniquement publicitaires s’appellent « composition » sur les sites de Séphora ou de Biotherm, « principes actifs » sur celui d’Uriage, « les actifs » pour Dermophil, « ingrédients » chez L’Occitane et Garnier, ou encore « principaux ingrédients » pour Cattier, elles risquent clairement d’induire l’acheteur en erreur.

Pourtant, la Fédération des entreprises de la beauté l’affirme sans ambages : « En ce qui concerne les sites marchands, nous avons une position qui est que la liste des ingrédients doit figurer sur ces sites, position qui a été diffusée à nos adhérents. » Avec un succès mitigé, visiblement. Et si les consommateurs et consommatrices envoyaient massivement des messages aux sites pour leur demander d’afficher les listes, l’effet serait peut-être plus sensible ? Chiche !

Une nomenclature précise

Pour ceux qui s’intéressent à la composition des cosmétiques, le sigle INCI est familier. Il signifie « International nomenclature for cosmetic ingredients » (nomenclature internationale pour les ingrédients cosmétiques) : les noms qui composent les listes d’ingrédients sont les mêmes partout dans le monde. Ces derniers sont listés par ordre d’importance décroissante dans le produit, sauf ceux qui sont présents à moins de 1 %, qui doivent être indiqués mais peuvent apparaître dans le désordre. Les noms en anglais désignent le plus souvent des composés issus de la pétrochimie et les noms en latin des substances issues de plantes. Mais il y a des exceptions : petrolatum ou paraffinum liquidum sont chimiques, castor oil (huile de ricin en anglais) est naturel. Le sigle CI (color index) suivi d’un nombre désigne un colorant. Exception à la règle d’étiquetage : les industriels ne sont pas obligés de détailler la composition d’un parfum (désigné par « parfum » ou « fragrance ») à l’exception de vingt-six allergènes que la réglementation oblige à indiquer car ce sont ceux qui provoquent le plus de réactions. Pour retrouver ces substances, comme tous les ingrédients que nous jugeons indésirables, téléchargez notre carte-repère des molécules toxiques.

Fabienne Maleysson

fmaleysson@quechoisir.org