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Emballages plastique : comment les industriels jouent à fond la carte du lobbying

Elsa Casalegno

par Elsa Casalegno

Interdiction de l’emballage des fruits et légumes frais : retoquée. Fin des contenants en plastique à la cantine : annulée. Projet de « taxe plastique » ciblant les emballages à usage unique : débouté. Les mesures destinées à réduire l’omniprésence du plastique dans nos vies sont systématiquement contrecarrées. Pour l’ONG Zero Waste France, c’est le résultat d’un lobbying intense déployé par des acteurs des nombreuses filières concernées ‒ de l’emballage, du plastique, de l’agroalimentaire, de l’extraction pétrolière, etc. ‒ auprès des instances politiques.

Les chiffres sont vertigineux : plus de 110 milliards d’emballages à usage unique sont utilisés chaque année en France, dont à peine plus du quart est collecté pour être recyclé. C’est peu, et cette inefficacité coûte cher aux citoyens français : l’État doit 1,5 milliard d’euros de pénalités par an à l’Union européenne pour non-respect de ses obligations en termes de recyclage.

Pourquoi un tel blocage ? L’ONG de protection de l’environnement Zero Waste France incrimine « le lobbying décomplexé des industriels de l’emballage », dont l’objectif est d’empêcher une régulation plus stricte du secteur.

Dans un rapport publié le 8 octobre, Zero Waste France détaille les différentes stratégies destinées à mettre en échec les différentes tentatives de régulation, et fait un focus sur les principaux acteurs d’influence.

→ Lire aussi : Plastique - Les pratiques n’évoluent pas

En étudiant les déclarations à la Haute Autorité pour la transparence de la vie publique (HATVP), elle a identifié 125 acteurs industriels qui mentionnent les emballages plastique dans le champ de leurs activités de lobbying, dont 34 pour qui ce sujet représente plus de la moitié de leur activité d’influence. Et pour cela, ils ont dépensé 24,3 millions d’euros en 2025.

Un montant considérable, pour défendre une activité à 22 milliards d’euros de chiffre d’affaires annuel (chiffre 2024), et qui touche de nombreux secteurs économiques : alimentation, cosmétique, chimie, électronique, grande distribution, e-commerce, etc., sans oublier les fournisseurs de matières premières : industrie pétrolière et plasturgie.

Le noyau dur du lobbying compte 11 structures, inconnues du grand public. Il s’agit principalement de fédérations professionnelles défendant les intérêts de leurs membres. Et pour s’acquitter de cette mission, elles y mettent les moyens : près de 2,5 millions d’euros !

Dépenses de lobbying portant sur l’emballage à usage unique et le plastique des 11 principales structures, déclarées à la HATVP

Structure

Montant déclaré en 2025

Polyvia
Fédération des industriels de la plasturgie et des composites

Plus de 400 000 € en 2024
(non déclaré en 2025)

Plastalliance
Syndicat des industriels de la plasturgie et des composites

75 000 €

Elipso
Fédération des entreprises de l’emballage plastique et souple

200 000 €

Paprec 
Recyclage des emballages

1 071 429 €

Citeo
Éco-organisme

240 000 €

ALMA
Bouteilles en PET

42 857 €

MEMN
Eaux minérales

100 000 €

SESEMN
Syndicat des eaux de source et des eaux minérales

25 000 €

BRF/SBSA
Boissons sans alcool/sodas

175 000 €

Ania
Industrie agroalimentaire

64 865 €

FCD
Grande distribution

72 727 €

Total

Plus de 2,467 millions d’euros en un an

À quelles activités est consacré cet argent ? À fournir aux décideurs politiques des arguments et des amendements, à lancer des campagnes d’information, à attaquer des textes réglementaires en justice, etc.

Zero Waste France identifie trois stratégies :

Les « agitateurs » : ils assument un lobbying frontal visible, afin d’avoir un effet dissuasif sur le législateur. Pour cela, ils n’hésitent pas à recourir à des prises de parole médiatiques virulentes. Ils engagent également des recours judiciaires.  

Zero Waste donne quelques exemples pour illustrer ses propos. Ainsi, Elipso a obtenu 17 rendez-vous auprès des cabinets ministériels, de l’administration centrale et des parlementaires, grâce auxquels il a obtenu, entre autres, « des avancées significatives » pour la suppression de la taxe plastique.

De son côté, Plastalliance lance des recours contentieux systématiques contre les décrets d’application des lois qui le dérangent. L’organisation revendique publiquement être « reconnue et écoutée par ceux qui comptent vraiment » : pouvoirs publics et régulateurs…

Les « techniciens » : ils portent le débat sur un terrain technique, sur lequel leur expertise leur donne l’avantage. Ils utilisent abondamment l’analyse de cycle de vie (ACV) pour appuyer leur argumentaire.

Ainsi, Polyvia revendique « avoir guidé les pouvoirs publics » sur des sujets comme l’éco-modulation, et a également à son actif la publication d’un livre blanc destiné aux candidats à la présidentielle, la brève campagne publicitaire « Too much? » (1) dans les supermarchés – qui a été retoquée par l’Autorité de régulation professionnelle de la publicité, l’ARPP. Le SESEMN finance, quant à lui, un club parlementaire, et fait passer ses messages aux élus lors de repas fins.

→ Lire aussi : Plastique dans l’alimentation - Une dépendance problématique

Les « discrets » : ils préfèrent l’ombre à la lumière, et passent de préférence par leurs réseaux politiques, en particulier via des clubs parlementaires. Ils peuvent également financer des associations, être présents dans des structures telles que l’éco-organisme Citeo, etc.

L’Ania a accès de longue date aux plus hauts niveaux du pouvoir : président de la République, ministres, parlementaires, etc. L’association finance également le Club de la table française, un club parlementaire fondé par un cabinet de lobbying (Com’Publics), qui lui permet de réunir autour d’une tablée des élus sensibles à ses demandes. Le Paprec, lui, entretient l’illusion d’un recyclage à l’infini des emballages.

Quant à Citeo, il pose un problème particulier : c’est un éco-organisme d’intérêt général, agréé par l’État. « Dans les faits, c’est une structure gouvernée par ceux qu'elle est chargée de faire évoluer. Son conseil d'administration réunit les représentant·es de L'Oréal, Nestlé, Danone, Bel, Carrefour, Auchan et Heineken », ainsi que ceux de la Société générale, souligne Zero Waste France. Citeo en vient à prendre position dans les débats publics et à participer à la fabrique des normes qui encadrent la filière, au profit des intérêts de ces entreprises, et non de l’intérêt général.

Face à eux, la société civile, représentée par des ONG telles que Zero Waste ou Surfrider Foundation, n’a engagé que 1,3 million d’euros de budget de lobbying. Le combat de David contre Goliath.

Des offensives contre les réglementations liées à la loi Agec

Interdiction des emballages plastique pour les fruits et légumes frais : retoquée deux fois en Conseil d’État à la suite de recours d’acteurs de la plasturgie (Plastalliance, Elipso).

Interdiction des contenants en plastique dans les cantines scolaires : partiellement annulée par le Conseil d’État en mars 2026, sur recours de Plastalliance.

Taxe plastique inscrite au projet de loi de finances 2026, afin de prélever une taxe sur les plastiques non recyclés (qui aurait compensé au moins partiellement la pénalité due par la France à Bruxelles) : supprimée par les sénateurs, dont les amendements reprennent les arguments des industriels du plastique.

Résultat, l’objectif d’une réduction de 20 % des emballages plastique à usage unique d’ici 2025 (par rapport à 2018), prévu par la loi Agec, n’a pas été atteint, au contraire, puisque les quantités d’emballages mis sur le marché sont en hausse. La disparition de ces emballages programmée pour 2040 nécessiterait un renversement radical de la tendance actuelle. On en est loin.


(1) Cette campagne avait pour but de défendre le plastique face aux autres emballages (verre, carton), en utilisant l’argument d’une ACV à l’avantage du plastique.

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