Les pratiques de copiage des internautes français

3 : Synthèse des résultats

Publié le : 20/12/2005 

L'imitation des proches et la diversité culturelle comme principaux motifs du copiage

Différents facteurs expliquent les pratiques de partage :

(1) un effet d'imitation et de contagion sociale :

Les copieurs ne sont pas de purs "calculateurs" (bénéficier d'un effet d'aubaine en s'épargnant le coût d'acquisition de l'original qu'ils copient), mais réagissent également par imitation du comportement de leurs "proches" (amis, familles, relations de travail). Il est donc particulièrement difficile d'exercer un contrôle efficace sur ces comportements dès lors que des possibilités techniques existent pour partager des contenus en dehors du réseau Internet. Le P2P apparaît alors comme un mode de copiage parmi d'autres : il se greffe sur des pratiques de partage beaucoup plus larges fondées sur des échanges entre "proches" (familles, amis, relations de travail). En revanche, les motifs expliquant le copiage "traditionnel" (par échange direct de personne à personne) et le copiage P2P ne sont pas exactement les mêmes : la recherche de diversité culturelle explique davantage le copiage P2P.

(2) l'accès à une diversité culturelle plus importante :

L'offre et les occasions de découverte d'artistes nouveaux sont perçues comme insuffisantes via les canaux traditionnels de distribution. Ce constat incite les individus à s'approvisionner en contenus en les téléchargeant sur les réseaux P2P. Cela pourrait être un révélateur supplémentaire d'une certaine incapacité ou impossibilité des circuits commerciaux à proposer de la diversité.

(3) le prix perçu des originaux :

Les individus copient d'autant plus qu'ils estiment que le prix des originaux est trop élevé. Une baisse du prix des originaux ou une amélioration de la qualité perçue des originaux ou des services de distribution pourraient donc être un stimulant pour faire migrer les individus du copiage vers l'achat.

(4) les compétences informatiques et dans une moindre mesure, le niveau d'études :

Ces facteurs d'explication sont plus "intuitifs" : les personnes les plus âgées sont celles qui échangent le moins des copies mais qui manient le moins aisément les outils technologiques dans ce domaine (elles sont également celles dont les dépenses culturelles sont les moins élevées). Dans le même ordre d'idées, un niveau d'études supérieures explique positivement le copiage.

(5) le revenu, le lieu d'habitation et les professions et catégories socioprofessionnelles (PCS) :

Ces variables n'expliquent ni la probabilité d'être copieur, ni l'intensité du copiage des internautes. En particulier, l'étude descriptive et l'analyse économétrique montrent toutes deux que ni la logique de resquillage (avoir les moyens d'acheter des originaux mais préférer copier), ni celle de maintien de pouvoir d'achat (ne pas avoir les moyens de s'acheter un original et donc le copier pour pouvoir y accéder) ne sont significatives.

L'efficacité limitée des politiques de répression

Les résultats précédents expliquent l'efficacité limitée des politiques menées actuellement :

- Le comportement de copiage n'est pas le résultat d'un arbitrage rationnel coûts-bénéfices (l'individu ne copie pas en fonction d'un bénéfice (revenant à épargner le prix d'un CD) qu'il comparerait à un coût (celui d'être pris et sanctionné par la justice), mais d'un effet "viral" : l'individu copie parce que ses proches copient et plus ses proches copient, plus lui-même copie. Ce phénomène de diffusion d'un comportement de proche en proche explique certainement les résultats décevants de la politique de répression menée actuellement dans la plupart des pays.

- Il est donc fort probable qu'un contrôle des échanges P2P ne soit pas suffisant en soi pour empêcher le partage illégal de contenus sur une grande échelle : toute innovation (peer-to-mail, etc) permettant l'accès à une diversité de titres a toutes les chances de se répandre rapidement et massivement dès lors qu'elle permet d'alimenter en contenus nouveaux les réseaux de partage entre proches.

- Cette efficacité limitée se retrouve dans la perception du risque juridique des individus interrogés : s'ils perçoivent ce risque, il n'a pas d'incidences significatives sur la propension à copier (probabilité d'être un copieur et intensité de la pratique de copiage).

L'existence d'un marché potentiel ?

Du point de vue des dépenses culturelles, il existerait une relation particulière entre le copiage P2P de musique et de films et les achats de biens culturels (CD, DVD) :

- En premier lieu, il ressort de notre étude que, d'une manière générale, les achats de CD et de DVD ne sont pas affectés par l'intensité du copiage sur les réseaux P2P. Cela peut s'interpréter comme une indépendance des deux pratiques ou plus vraisemblablement, par la neutralisation de deux logiques contradictoires : substitution des achats d'originaux par le copiage, complémentarité/"cumulativité" des deux pratiques, report des individus sur les pratiques de copiage devant l'insuffisance dans l'offre commerciale de contenus ou de différenciation des services des distributeurs d'originaux.

- En revanche, l'intensité de copiage de musique toutes techniques confondues s'avère un facteur favorable aux achats de CD et de DVD.

Ce résultat est conforté par l'analyse du consentement à payer pour accéder à des services de téléchargement libre pour la musique et les films. Le fait de trouver une DAP en moyenne positive pour les copieurs tend à prouver qu'une activité marchande pourrait fort bien se greffer sur les réseaux d'échanges P2P, mais à un prix de vente inférieur aux tarifs actuellement pratiqués. Ce consentement à payer est en effet inférieur au prix d'un original : cela suggère que les consommateurs estiment que le prix actuel des originaux est trop élevé.

Recommandations : Que faire face au P2P ?

Trois stratégies sont possibles face au P2P :

(1) La répression (procès contre les particuliers, renforcement de la protection légale...) aujourd'hui largement utilisée.

Nos résultats remettent en cause non seulement l'efficacité de cette stratégie, mais également ses fondements économiques : elle repose en effet pour une bonne part sur une hypothèse de pure logique substitutive selon laquelle le principal effet du copiage serait de cannibaliser les ventes.

(2) le laissez-faire qui connaît des précédents historiques tels que le cinéma des premiers temps et la concurrence du disque par la radio.

L'hypothèse est qu'au pire, le copiage n'a pas d'effet (sur la baisse des ventes) et qu'au mieux il a un impact positif sur les industries culturelles. Dans ce cas, la solution la moins coûteuse socialement consiste à laisser les acteurs innover et négocier entre eux, tout en veillant au respect du droit de la concurrence et de la vie privée.

(3) Une tolérance assortie d'une compensation (par exemple, basée sur le modèle des redevances perçues dans le domaine de la photocopie des livres et des revues).

L'hypothèse sous-jacente est que tout travail mérite salaire (idée du philosophe John Locke, 1690). Or, notre étude montre que les copieurs sont prêts à payer les artistes et ce d'autant plus que leurs pratiques de copiage leur causent des préoccupations d'ordre éthique. Toute la difficulté est alors de définir un mécanisme de compensation viable socialement (c'est-à-dire juste, faisable et acceptable).

Au vu des résultats de l'enquête, les solutions (2) et (3) sont préférables.