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Laits infantiles contaminésLes fabricants et l’État ont été défaillants

Elsa Casalegno

par Elsa Casalegno

Dans l’affaire des laits infantiles contaminés par la toxine céréulide, qui avait occasionné des rappels massifs en France et dans le monde, une mission de l’Assemblée nationale conclut, sans surprise, à des lacunes des industriels et de l’État. Et émet une série de recommandations.

L’essentiel

  • Un rapport parlementaire s’est penché sur la crise des laits infantiles contaminés par la toxine céréulide, en début d’année.
  • Les députés relèvent une série de manquements de la part des industriels : autocontrôles inefficaces, lenteur à lancer les retraits, manque de transparence voire mauvaise volonté à appliquer les mesures sanitaires, etc.
  • Ils soulignent aussi des dysfonctionnements de la part des autorités dans la gestion de cette crise : manque de coordination, communication confuse n’ayant pas permis de rassurer les parents et de répondre à leurs interrogations.

Les fabricants de laits infantiles ont failli. Entre retraits discrets en magasins sans information aux clients, mesures de retraits-rappels déclenchées tardivement, réticences à alerter les autorités sanitaires et manque de transparence à leur égard, les industriels sont-ils coupables de négligence ou d’erreurs, qui plus est vis-à-vis d’un public particulièrement vulnérable, les nourrissons ? C’est la question qui se pose après la lecture d’un rapport parlementaire sur la crise des laits infantiles contaminés de début d’année.

En janvier, la crise avait plongé dans l’angoisse des milliers de parents de nouveau-nés. Des laits infantiles en poudre s’étaient avérés contaminés par la céréulide, une toxine sécrétée par la bactérie Bacillus cereus. En cause, un ingrédient (une huile contenant un acide gras spécifique, l’ARA) fabriqué par l’industriel chinois Cabio Biotech, qui approvisionnait la quasi-totalité des marques de laits – d’où l’ampleur mondiale de la crise. L’information auprès des familles, ainsi que les mesures de retraits-rappels, avaient été confuses et échelonnées sur plusieurs semaines, des boîtes initialement annoncées sûres étant finalement rappelées quelques jours plus tard.

La Commission des affaires sociales de l’Assemblée nationale a donc diligenté une mission flash (1) dès février, afin de comprendre les dysfonctionnements des procédures de retraits-rappels et les carences de la réglementation. Les conclusions des deux rapporteurs, Mathilde Hignet (LFI) et Michel Lauzzana (Ensemble pour la République) soulèvent plusieurs questions.

Les contrôles réalisés par les industriels sont-ils fiables ?

Il s’avère que l’ingrédient incriminé, l’huile ARA, était contaminé depuis des mois, sans que les fabricants ne s’en aperçoivent avant l’autocontrôle de Nestlé, en novembre 2025. Ce qui interroge sur l’efficience ou la pertinence des mesures que déclarent prendre les industriels.

En parallèle, les autorités sanitaires manquent de moyens humains pour assurer l’ensemble des vérifications qui seraient souhaitables, et se reposent sur les autocontrôles réalisés par les fabricants eux-mêmes. Or, cette crise montre que ces autocontrôles n’ont pas été en mesure de détecter correctement le problème.

Les fabricants ont-ils respecté leur obligation de transparence ?

Comme le montre la chronologie établie par les députés (lire l’encadré), les « délais observés entre la prise de conscience, par les industriels, d’une contamination de leurs produits et la notification aux autorités publiques » posent question, alors même que la loi les oblige à avertir « immédiatement » les autorités d’un risque pour la santé humaine dès qu’il est « susceptible » d’exister, et sans attendre d’en avoir la preuve.

De plus, la Direction générale de l’alimentation (DGAL, un service du ministère de l’Agriculture) a rapporté « un retard notable » dans la transmission des informations de la part de trois industriels, des faits qui font d’ailleurs l’objet d’un signalement à la justice.

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Le principe de précaution a-t-il été appliqué ?

Au vu du « maintien sur le marché de laits infantiles contaminés, pendant plusieurs semaines après le début de l’alerte alimentaire », la réponse est négative. Les fabricants ont attendu les retours des analyses diligentées, parfois pendant plusieurs jours, avant de procéder aux retraits.

Alors qu’il s’agissait d’une toxine dangereuse pour les nourrissons, les rapporteurs se demandent « s’il n’aurait pas fallu d’emblée rappeler l’ensemble des lots contenant l’huile ARA en provenance du fournisseur chinois, plutôt que de les rappeler progressivement, à mesure que les résultats d’analyse étaient disponibles », et si ce choix n’était pas « guidé par des considérations économiques »

Pour leur défense, les industriels invoquent les risques de pénuries de laits infantiles en cas de retrait de grande ampleur – un avis partagé par la DGAL. Cette dernière souligne aussi le manque de bonne volonté et de transparence de la part de plusieurs industriels, contre qui il a fallu déclencher des « mesures administratives contraignantes » pour qu’ils agissent. Enfin, certains ont choisi de maintenir en vente des lots au motif que la teneur en céréulide était faible, alors même que la toxine ne doit pas être retrouvée dans un aliment. 

La gestion de la crise par les autorités sanitaires a-t-elle été satisfaisante ?

Là aussi, il semble que les leçons de la crise Lactalis de 2017 n’ont pas été tirées. Les rapporteurs énumèrent ainsi une série de problèmes qui ont émaillé la procédure de gestion de crise. Ainsi, entre les premières alertes, début décembre, et le déclenchement de la procédure officielle d’alerte sanitaire le 13 janvier, plus d’un mois s’est écoulé. La communication officielle a clairement été trop tardive, s’agissant de nouveau-nés et de l’angoisse que cette situation a pu susciter pour les parents.

Les rapporteurs notent également, parmi les problèmes, un manque de transmission de l’information entre les deux ministères concernés, l’Agriculture et la Santé, des oublis de signalements de l’alerte parmi les structures concernées (les centres de protection maternelle et infantile n’ont pas été destinataires), ou encore une difficulté à centraliser les informations sur les cas de bébés malades pour avoir une bonne visibilité de la situation.

Par ailleurs, la communication de la part des autorités a laissé aux familles « des impressions de confusion et de manque de transparence, qui ont pu laisser penser que la situation était minimisée par les autorités ». Les directions des ministères concernés invoquent une situation très évolutive, dépendant des retours des résultats d’analyse et des avis des autorités européennes (qui ont abaissé en cours de route les seuils de sécurité sur les teneurs en céréulide).

Les deux députés rappellent que la réglementation encadrant les laits infantiles est déjà fournie, en particulier depuis la crise des laits Lactalis en 2017, contaminés par la bactérie Salmonella Agona. Mais elle comporte une carence : s’il existe un seuil maximal concernant la bactérie Bacillus cereus, ce n’est pas le cas pour sa toxine, la céréulide, qui n’est donc pas recherchée en routine. « Il n’existait aucun cas répertorié de contamination d’un aliment infantile par la céréulide seule », souligne le rapport, ce qui amène à s’interroger sur « notre capacité à détecter les dangers émergents dans l’alimentation ».

Les recommandations des députés

Les corapporteurs Mathilde Hignet et Michel Lauzzana préconisent une série de 14 mesures afin d’éviter de nouveaux atermoiements lors de crises sanitaires, en particulier de :

  • Renforcer la réglementation sur les laits infantiles, aux niveaux français et européen.
  • Renforcer les effectifs des administrations en charge du contrôle des aliments.
  • Renforcer les contrôles indépendants, en lieu et place des autocontrôles effectués par les industriels.
  • Avoir des outils pour garantir les retraits-rappels en cas de vente en ligne ; étudier la possibilité d’un blocage des produits rappelés en caisse, grâce au code-barres (cette mesure avait déjà été envisagée à la suite de la crise Lactalis, ndlr).
  • Avoir une gestion spécifique en cas d’alerte sanitaire concernant les aliments infantiles, avec information rapide aux administrations et services, investigations sanitaires systématiques, coordination nationale, etc.
  • Améliorer l’information au public de la part des autorités : meilleure diffusion des informations, meilleure lisibilité des retraits-rappels sur le site officiel RappelConso.
  • Clarifier la loi concernant les obligations des industriels de notification immédiate d’un problème sanitaire, et durcir les sanctions à leur égard en cas de manquement.
  • Développer une filière européenne pour les ingrédients essentiels des laits infantiles, comme l’ARA.

Chronologie des laits infantiles contaminés par la toxine céréulide

  • Fin novembre 2025 : détection par Nestlé de la toxine céréulide (à un niveau très faible) sur une ligne de fabrication de laits infantiles dans une usine aux Pays-Bas, lors d’un autocontrôle. Rappel des lots concernés.
  • 10 décembre 2025 : 1er rappel d’un lot Nestlé en France et dans d’autres pays européens (Italie).
  • 11 décembre 2025 : l’Italie déclenche le système d’alerte européen RASFF.
  • 23 décembre 2025 : détection de la toxine sur des laits produits en Allemagne.
  • 24 décembre 2025 : Nestlé identifie l’origine de la contamination : l’huile riche en acide arachidonique (ARA), du fournisseur Cabio Biotech.
  • 26 décembre 2025 : des lots produits dans l’usine Nestlé de Boué, en France, sont bloqués. Pour autant, Nestlé n’informe pas les autorités concernées – la Direction départementale de la protection des populations (DDPP).
  • 30 décembre 2025 : Nestlé informe les autres producteurs de lait infantile.
  • 5 janvier 2026 : Nestlé informe les autorités françaises. Un rappel de 56 lots est lancé en France.
  • 13 janvier 2026 : un décès de nourrisson potentiellement en lien avec la contamination est signalé.
  • 16 janvier 2026 : Lactalis confirme la présence de céréulide dans certains de ses laits, à des taux inférieurs aux seuils d’alerte. Les produits ne sont pas retirés du marché.
  • 20 janvier 2026 : Lactalis lance le rappel des lots concernés.
  • 22 janvier 2026 : les ministères de la Santé et de l’Agriculture communiquent officiellement pour informer le public.
  • 23 janvier 2026 : Danone lance un rappel de lots.
  • 25 janvier 2026 : Vitagermine rappelle à son tour des lots.
  • 2 février 2026 : l’Agence européenne de sécurité sanitaire des aliments recommande de nouveaux seuils de sécurité, induisant des rappels de lots de laits Vitagermine et Popote.
  • 5 février 2026 : rappel d’un dernier lot par Nestlé.

(1) Ont été auditionnés les principaux fabricants de laits infantiles en France (Nestlé, Danone, Lactalis, Popote, Vitagermine et Les Petits Culottés), ainsi que les administrations françaises et européennes, des associations de consommateurs et de familles, entre autres.

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